La nouvelle vie parisienne

11.12.06

Un planplan simple

C’est peut-être que j’avais rêvé de trucs spéciaux, mais mon réveil a été délicat. Dans le sens que ça s’est bien fait, en douceur, j’étais dans mon plumard comme posé dans la meilleure position possible, le dos détendu, presque avec un sourire partout dans le corps. Je reprenais quelque chose que j’avais plus eu depuis longtemps, comme une nouvelle confiance dans ce qui va advenir, la matinée s’achevait, elle, ma journée commençait, à moi, et le passage de témoin se faisait superbement. J’avais pas une envie particulière, mais je sentais que j’en aurai plein, et que des jouasses. Etirage, levage, mise en jambe et café. Par la fenêtre je matais le voisinage immédiat s’affairer. J’ai un voisin surtout qui m’inspirait le réveil, il faisait des exercices d’assouplissement pendant toute sa matinée, puis un peu de force aussi, il se posait à un demi-corps de la fenêtre, à la vue de tous et se travaillait, en douceur. Ce spectacle devait plaire aux voisines, moi il m’inspirait de faire des efforts aussi, comme lui, de découvrir mon corps muscle par muscle, ça me chantait bien, mais j’avais pas le rythme pour. J’avais pas cette cadence dans l’âme, cette quotidienneté du plaisir de faire, il pratiquait un rite que je déplaçais ailleurs. Les miens se pratiquaient assis, devant un écran, il pouvait se décomposer en une dizaine de gestes exacts, dont certains s’enchaînaient à la perfection, ils déplaçaient le temps de quelques pulsations en arrière, ils venaient presque d’ailleurs, accumulation du même qui touche un petit coin d’infini, ou plutôt qui lève un bout du voile sur ce que ça pourrait être, l’infini.

Je réflexais sur ces considérations, du kawa plein les papilles, quand je tombais sur un mèl un peu inattendu. J’avais fait la connaissance un peu par hasard d’un quelqu’un il y a de cela une bonne poignée d’années. Croisé comme ça dans la rue suite à une bousculade matinale, en revenant d’un cours, nous avions pris l’habitude de nous revoir régulièrement, une fois tous les deux ans après une fréquentation quasi quotidienne. Et le jour anniversaire était sur le point d’arriver. C’est lui cette fois qui prenait date, les deux dernières étaient sur ma note. Il m’invitait à venir faire un saut dans ses parages, sur les bords de la Loire, histoire de mettre à jour nos bases de données et pis de faire un peu la bringue, non pas qu’en souvenir du vieux temps, mais aussi pour parler avenir, parce que le sien était en train de changer à grande vitesse. Il composait une symphonie familiale avec une petite de la région rencontrée quelques années plus tôt dans le pays Basque, comme ça pendant une villégiature. En se rapprochant d’elle ils avaient fini par se trouver plein de points communs, et des fondamentaux. Pis en plus des goûts, y’avait comme une vision de l’avenir en partage, de quoi bâtir un truc qui peut tenir la route. Alors il évoquait comme un mariage, avec plein de potes. Dont moi. Il m’invitait. Dont acte.

Ca devait s’usiner dans les mois de septembre octobre, quand l’automne fait rougir les bords de Loire; il était lyrique, et plein d’une vision colorée des temps à venir. Ca mettait en joie, sa prose. Je répondais le plus enthousiastement possible, même si la perspective des amours éternelles m’est un peu brouillée. Partager le bonheur d’un pote, y’a pas mieux, ou alors c’est que des trucs énhaurmes, je positivais ma réponse avec des vœux et tout, pis des questions pour en savoir plus et si qu’on s’appelait, pis aussi faire un point de visu avec alcool et quelques amis triés sur le volet. Tout ça emballé dans un petit blabla qui résumait bien les temps passés, jusqu’à ce jour.

Je quittais mon poste d’observation des nuées électroniques pour revenir à des considérations plus hygiéniques. Une fois lavé et habillé de frais, je prenais une veste légère, la porte, l’escalier et me retrouvais dehors avec l’idée que j’avais des trucs à faire, même si le dimanche… Vers 13h, c’est fin de marché rue Lévis. Les derniers étals profitent des restes de chalands avant de plier boutique jusqu’à mardi. On négocie quelques fruits et légumes, des pains circulent devant une poignée de buveurs, le Journal du Dimanche sous les yeux. J’achète l’Equipe du jour et rejoins ces derniers. Je m’agrège pour quelques minutes à un petit groupe coincé au milieu des chaises entassées. Il me semble reconnaître deux habitués, des détendus du dimanche. Je salue l’un d’eux. Il me sourit, presque une invitation a le rejoindre, mais je n’ai pas envie de tenter le coup. Je m’assieds à une table de lui, commande un demi et ouvre le journal.

10.12.06

Ah! C'est mieux comme ça

« Bon! Ben voilà » me dis-je. Tout ceci est bel et bon, mais à quoi ça rime vraiment. Parce qu’après tout, d’avoir fait cela, à part du rangement et du propre, ça n’apportait rien. En fait. J’avais pas grandi d’un centimètre, j’étais juste un peu fatigué, pis plus trop bien certain que j’avais bien fait tout ça. J’avais un peu dérivé. J’ouvrais un peu les yeux à une heure que j’avais atteint sans l’avoir cherché, tout simplement, j’avais pas eu de journée. Mais ça paraissait normal, j’avais dès le début abandonné cette idée de journée. Un samedi c’était pour quelque un qui bosse pas comme un autre jour, pour les autres non, mais pour moi? J’étais circonflesque… J’avais les sourcils qu’avaient de la peine à me voir dans cet état, ils s’interrogeaient sur ce qui avait bien pu me prendre, comme ça, si brutalement de m’envoyer tout ce caca à faire. J’aurai mieux fait de m’étendre et de dormir, même en faisant semblant, un bouquin dans les pognes, la télé allumée ou écoutant de la musique. On choisit pas toujours ce qu’on va faire, il faut dire, même quand on en a l’occasion. J’avais fait ce choix de pas choisir, de me laisser prendre par les événements, et donc, partant de mes principes, c’était un bon choix, pas explicable, mais bon. Je laissais mes sourcils deviser, et prenais fermement en main ma zappette et commençais un p’tit tour.

Les étranges lucarnes s’emplirent de lumière, et des formes se mirent à se mouvoir et pour certaines émettre des sons, qui parfois formaient des phrases que j’écoutais très distraitement, parce qu’en fin de compte, j’étais déjà parti ailleurs. Je rerefaisais le point de ce qui venait de se produire, j’en avais l’odeur juste sous le nez. Le propre ça a du bon, ça détend, ça fait se sentir mieux, ça donne envie d’y rester dedans, d’en profiter, parce qu’on sait que ça dure pas. Tout doit se salir, à son rythme, mais c’est inévitable. Je devinais déjà les poussières qui revenaient sur le sol, les meubles, les tissus, que l’air se reposait sur tous les supports qu’il trouvait accessibles. Ca me faisait comme des ballets devant la vue, mais sans étoiles, que des coryphées bien mimines qui girouettaient au rythme des courants. Je m’en amusais. Puis décidais d’en rajouter une couche en allumant une cibiche. Entre moi et l’écran, la fumée multipliait les mouvements, donnait d’autres formes à l’atmosphère, puis aux images. Je zappais plusieurs fois, jusqu’à trouver le bon mouvement, un truc avec couleurs et des sons qui allaient bien.

Je me tournai vers le plafond, regardai l’ampoule du plafonnier, lui crachai un nuage, puis revint à l’écran, juste en tournant la tête. Première cendre sur le sol. Première salissure incomparable, celle qui donne le signal que la vie reprend. Je pris à nouveau un bouquin, un neuf, encore un, une nouvelle histoire que j’achèverai pas, je le savais. Mais qu’à cela ne tienne, a force d’accumuler des trucs sur des machins, je finirai bien par en terminer un, de truc. Je tombai bien toutefois, l’ouvrage correspondait bien à ce que j’avais envie de lui demander, un peu de temps à soulager. J’éteignis la télé et commençai ma lecture.

Vers 11h du soir, la faim me fit me mouvoir vers ma cuisine. Je pris quelques pâtes et en lançai la cuisson. Avec l’âge, l’office pastal se ritualise, on en a tellement bien intégré les gestes que ça se fait comme un automatisme, et tout y est, même le temps de cuisson, on le connaît sans avoir à surveiller l’heure. C’est un peu la suite de sa main le plat de pâtes, un outil bien poli par l’usage, presque une partie de soi. Je l’avalai devant une télé rallumée de frais. Sur la fin d’un film. L’office achevé, je lavai mes ratiches et pris le chemin de mon lit. Rarement j’ai connu chambre aussi propre, aussi saine, je sentai que ma nuit sera belle, porteuse de plein de choses positives, qu’elle sera complète, parfaite même, d’un seul tenant, qu’elle m’amènera vers les 10h du matin, avec une envie de faire des choses comme du pas commun. Que j’aurai bien séché, demain, la peau bien douce, prête aux caresses, puis une fois lavé, je sortirai pour voir le monde un peu avec des trucs nouveaux à lui demander, histoire de savoir si lui aussi il avait été bien lavé par quelque chose de bon. Peut-être aura-t-il plu cette nuit? Peut-être fera-t-il beau? Je rencontrerai des choses, je le sais en le disant. « Demain sera un autre jour » et c’était certain, pas seulement parce que c’est toujours vrai, mais parce que demain, ça sera vérifié et inscrit quelque part, dans un livre, au début d’une belle page blanche. « Ouais! Demain, ça sera un vrai putain d’autre jour! »

24.11.06

C'était pas prévu ça

« Fratres » d’Arvo Pärt. « Requiem » de Ligeti. « The Wolfman » de Robert Ashley. Si vous comptez bien ça fait presque une heure, une heure le cerveau à l’Ouest, les yeux en songe, près de 2000 battements des paupières, 3600 battements du cœur, 900 inspirations et expirations, 6 mouchoirs, et plusieurs dizaines de soupirs. Le temps, c’est surtout ce qu’on en fait, c’est comme ça qu’on le voit, comme ça qu’il file, on le bouffe, on le digère, on l’exgère, on fait des tunnels de soi dans sa pâte, comme des vers, on l’aère, on le nourrit, puis parfois ça s’effondre, on s’y débat, puis on remet le couvert. Indéfiniment. Le temps, ça s’absorbe, ça s’accumule en nous, comme le mercure, on le garde en soi, on s’en empoisonne. On est au bout de sa chaîne alimentaire, tout finit en nous, dans le foie, les reins, la rate, dans notre sang, sur notre peau, rien qu’est épargné, les yeux en sont striés de rouge. Puis ça picote, ça fait des trucs sur nous, ça fait bouger tout ça, par petites décharges, petites douleurs juste au-dessous du seuil de tolérance. Ca suinte.

Au bout d’une heure, je décide de bouger un peu, d’arrêter de me poser en victime, d’agir. « Il faut que je me lave », me dis-je à haute voix, pour bien me faire comprendre qu’à présent, il n’était plus question de se complaire dans la fatigue, la fièvre, l’hésitation. Je me fais couler un bain, y ajoute quelques sels, un peu de bain moussant, tombe mes fringues, et me plonge dedans. Paris est un immense Zoo, avec ses quartiers réservés, par familles d’animaux, et les espaces qui vont avec. Moi je vis avec les reptiles, de la classe des ophidiens, pas besoin de beaucoup d’espace, juste un peu de chaleurs et de quoi se nourrir. Et tout est chez moi à ma taille, ou presque. Ma baignoire est par exemple juste assez grande pour accepter mon buste et ma tête, mes jambes ne peuvent y entrer, j’y suis comme un serpent dans un sabot, je ne peux y mettre les pieds sans frissons. Donc je me réduis au maximum pour avoir le plus possible de peau dans l’eau chaude, je me recroqueville, écrase les plis de mon corps, rentre en moi-même, fait de cet espace minuscule mon œuf.

Puis commence le long rituel du lavage. Chaque parcelle de mon corps doit être lavée deux fois, des gestes précis, avec une quantité définie de savon, puis la même noix de shampooing, mes doigts exécutent un parcours prédéfini sur mon crâne, puis c’est au tour des dents, qui doivent être lavées chacune deux fois, en commençant toujours par les faces intérieures. Puis le rinçage, rien ne doit rester, pas une bulle, un jet continue d’eau, à une température égale, la moindre variation me met en colère. Tous les matins je m’applique à trouver le geste le plus complet, celui qui va m’éveiller réellement, qui atteindra la perfection, quand le tuyau de la douche garde une forme spécifique, sans contacts, le pommeau parallèle à mes pieds, la peau souveraine. Puis je sors de cette coque sur une sortie de bain immaculée, qui ne devra garder que la trace de mes deux pieds, sans goûtes alentour sur le sol bleu. Le séchage est le moment le plus intense. Plusieurs serviettes, chacune ayant une fonction précise, toujours la même, la moindre odeur m’étouffe, la moindre trace d’humidité doit être combattue, elle pourrait imprégner ma peau, la rendre molle, la déchirer, je ne peux pas me le permettre, ma peau ne doit jamais se décoller de mon corps, elle est ma seule protection, mon seul lien physique avec le monde extérieur. Elle est ma membrane fondamentale, elle empêche mes organes de sortir de moi, les enserre, les tient ensemble, vivants. Je dois rester intact.

Mais aujourd’hui, ça ne va pas. Les rituels sont mal exécutés, les gestes sont imprécis, je sens mal mon corps, je n’arrive pas à bien me laver, à bien me sécher, je sens ma peau malade. Il va peut-être falloir muer, déchirer tout ça, m’extirper, pour sentir ce nouveau monde, cette nouvelle vie. Je ne crois plus en ma peau. Je m’assieds, calme ma respiration, et décide de tout laver, d’arracher de la surface de mon appartement toutes les exhalations du temps passé, les scories de mon ancien corps. Je choisis quelques vêtements que je mets rarement, et me plonge dans cette tâche souveraine. Pendant deux heures, j’applique à toutes les surfaces les mêmes rituels de lavement, tout rendre impeccable, sain. Je commence par la salle de bain, j’en lustre tous les fers apparents, je brosse chaque joint, brique chaque carreau de faïence, et gratte tous les sanitaires. Puis la cuisine, je jette tout ce que j’ai pu acheter jusqu’alors, je dégèle le frigo et le congélateur, je les assainie, je jette tous les ustensiles trop usés, les verres ébréchés, puis je frotte le sol, décrasse les plaques de cuisson, jusqu’à ce que la mousse que j’en sors soit complètement blanche. Puis c’est le salon, j’enlève tout ce qui recouvre les meubles, les murs et le sol, je les passerai à la machine. J’aspire chaque fil de la moquette, pour qu’il n’y ait plus la moindre poussière, le moindre acarien, qu’il ne reste que la matière première inerte. Enfin la chambre, je sors tout, absolument tout ce qui peut passer en machine, chaque tissu est minutieusement inspecté, touché, vu, senti, puis mis dans des sacs, je passe l’aspirateur avec la même circonspection. Puis j’assemble tout ce qui est encore sale sur le pallier de l’appartement et me décide à tout emporter à la laverie, à tout faire maintenant. Puis je jetterai ce que je porte, là, ce sera ma mue.

Les quelques voisins que je croise me regardent à peine, ils n’osent pas commenter ce qu’ils voient, ces montagnes de linge que je porte difficilement, ils n’osent pas proposer leur aide, ils sentent que je fais quelque chose qui les dépasse tous, quelque chose de trop important, que je dois faire seul. J’utilise cinq machines à laver et tous les séchoirs. Et personne n’ose pénétrer cette chambre de purification, seuls les enfants osent me regarder, les adultes savent, ils savent parce que eux aussi ils ont fait ça, ils savent que la mue est une chose qui doit se faire seul, qui n’appartient qu’à soi, qu’il faut respecter, faire le silence, et craindre. Au bout de trois heures, tout est fini, je n’ai plus qu’à rentrer, tout reclasser, vivre enfin dans ma nouvelle peau et apprendre à l’aimer. Il est 19h. Je suis né.

22.11.06

Que faire? comme disait Lénine

Paris vu de son lit, ça ressemble à n’importe quelle ville dans le monde. Tout dépend où vous êtes situés. Perso, j’ai un petit appartement, qui donne sur une cour arborée, très calme, je vois, en fait je devine, parfois les gens qui la traversent pour se rendre chez eux, ou partir au-dehors. J’ai quelques voisins mélomanes, une violoncelliste qui, à partir de 11h fait ses gammes, un saxo qui prend le relais vers 15h et un pianiste en herbe qui a ses cours vers 18h30. Il y a toujours des sons qui me viennent d’autres instruments, des tables que l’on déplace, de l’aspirateur qu’on passe ou d’escarpins à clous qui battent le plancher. Cette dernière spécialité a été développée par ma voisine du dessus qui n’hésite pas, à l’approche du premier sommeil à parcourir rageusement chaque parcelle de son minuscule appartement.

J’ai juste eu le temps de faire une sieste depuis hier, je suis à l’heure du violoncelle. Ma culture classique ne me permet pas de deviner immédiatement le morceau joué, mais en écoutant bien, je dirais Bach, une de ses célèbres suites. Certainement Bach. Définitivement. J’allume mon ordi, me prépare un café, à l’italienne, reluque mon paquet de clopes et me dis qu’aujourd’hui, ça va pas le faire. Pendant que le café monte, je checke mes mèls, et lance ma playlist jazz, pour un réveil serein. Le café une fois fait, je m’allonge, et contemple mon plafond pendant une bonne poignée de minutes, repense à ce qui s’est passé hier, et quoi faire aujourd’hui. Mon état ne me permet pas de faire grand chose, peut-être appeler des amis, lancer de grands défis sur ma console, ou prendre contact avec Charlotte. Je déguste mon café. Je l’achète chez un torréfacteur, mélange italien, et je n’utilise que de l’eau de sources, l’eau parisienne donnant un mauvais goût à tout. Je pose ma tasse, et ne me décide toujours pas.

C’est un moment exquis que celui qui suit le réveil, quand rien n’est prévu dans la journée, que l’on rêvasse doucement sur son canapé. Pas d’obligations, le frigo est plein, il y a de quoi fumer pendant une semaine, les morceaux de jazz s’enchaînent parfaitement – plusieurs semaines de travail pour en arriver à ce résultat – bref, j’ai l’impression que rien ne peut arriver aujourd’hui que je ne veuille pas. Mais voilà, le temps passe, et avec lui, l’organisme engrange les minutes avec plus ou moins d’allant, le cerveau fait des connexions, l’énergie de l’ensemble croît et décroît, comme une marée de solstice, le besoin de faire se fait sentir puis oublier, puis ressentir. Cet ensemble translate, relationne, aphélise et périhélise, traverse mille saisons en un clin d’œil, ça urge, y’a un moment où c’est plus possible de rester détendu, mou, lâche, faut expier tout ça et prendre des décisions, quitte à ne pas les tenir, mais faut y aller, sabre au clair, à la Cosaque, sur une énergie. Donc je prends mon phone et je numérote.

Premier pote – Personne, je laisse un message « Salut, c’est moi, ben j’appelle pour savoir ce que tu foutais, histoire de savoir. Bon. Je te rappelle plus tard. » Second pote – repersonne, je relaisse un message « Yo ! C’est ouam, ben j’appelais pour te lancer un défi sur la console, histoire de te mettre minable. Bon, ben à plus. Chô. » Pour le troisième j’hésite, il a une meuf depuis peu, donc pas la peine. Pour le reste du carnet, y’a personne que je me sens de voir. Je me dis que je pourrais peut-être tenter d’appeler la miss. Je me laisse un peu le temps encore. Ce disant, je l’appelle, sur un coup de sang, comme ça, parce qu’il faut bien, sinon ça procrastine trop et à force de remettre, on le fait plus, ou mal, ou trop à contretemps. Il y a des nécessités avec lesquelles nous devons tous vivre, ce type d’appel est une façon de contenter quelques envies basses, mais plus douces que boire, respirer ou manger ; et encore. J’appelle… Ça sonne… Longtemps… Pas de messagerie après dix coups… Ca sent le coup foireux, le numéro mal écrit, l’entube intégrale. Un portable sans messagerie, ça n’existe pas, le portable d’une minette sans messagerie, c’est impensable, ou alors y’a saturation, dans ce cas, pas la peine de se monter le bourrichon, quand ça socialise trop, y’a plus la place pour les derniers arrivants, les allogènes sont malvenus, relégués dans la grande périphérie, en banlieue, loin du cœur loin des yeux. Je ne vaux pas plus qu’un gars de Melun, en baskets, coincé devant chez Régine, faut qu’j’abandonne tout espoir.

Je me remets devant ma bécane, et rechecke mes mèls, je change de playlist, un peu d’électro, me prends un Coca édulcoré et me décide pour ma première clope. Je sens une légère montée de fièvre, j’assume, je m’affale un peu plus, me recouvre de mon vieux – mais très confortable – dessus de fauteuil. Je fais quelques ronds de fumée. Première clope + (café / coca) = destop. Je me remets sous ma couverture, et finis ma première clope. Je rerechecke mes mèls et zappe le morceau électro en lecture. Je prends un mouchoir, l’humilie, le déchire, puis le vrille et le jette. Je prends un livre au hasard et me dis « non, pas celui-là. »

J’ai toujours quelques livres commencés dans ma bibliothèque, ils sont réunis en tas normalement juste un demi bras sous la ligne de saisie la plus facile, ce qui doit se trouver autour de la troisième étagère. Actuellement, ils sont huit. Cinq sont à peine entamés, trois ont leur moitié dépassée. Si je dois lire aujourd’hui, ce sera un de ces trois-ci que je rouvrirai, in petto-je. Deux études, un roman. La première étude s’intéresse aux guerres révolutionnaires et à l’invention de la guerre totale, je me le sens pas, j’ai besoin de quelque chose de plus apaisant, facile à lire. La deuxième étude est un fouillis de documents sur la colonisation française et ce qu’elle a apporté aux techniques d’extermination des peuples et à l’histoire universelle des massacres ; je suis déjà bien trop nauséeux. Reste le troisième ouvrage, un roman, japonais, très bien écrit, trop bien écrit pour mon état. J’abandonne ces poursuites et me tourne vers les à-peine-entamés. Trois études, deux romans, mais rien qui m’agrée. Donc je fouille un peu, feuillette, farfouille et farfeuille, je mets de côté une bande dessinée, un SanA et un juge Ti. Je checke mes mèls, lance une compilation de musique contemporaine, me sers un autre Coca édulcoré, prends ma couverture, la jette sur mon canapé, pose mes trois ouvrages sur ma table basse, m’allonge, m’enroule dans la couverture, tire un peu la table basse vers moi, allume ma loupiotte de lecture, mets un coussin derrière ma tête, me détends, prends la BD, la couche sur ma poitrine et rêvasse.

20.11.06

Une dernière pour la route

« Ah ! Coucou. » Surprise relative. Tout est dans le relatif, le lieu, l’heure, les idées qui viennent, l’état général, tout était réuni pour que le cerveau batte la campagne, que les souvenirs reviennent, s’ébattent devant soi comme des petits Trolls, un peu ridicules, gauches, taquins. Dans un coin de ma tête je pensais à elle, sans le vouloir, sans m’en soucier véritablement, et il semblerait qu’elle aussi avec un petit moi dans une case, en train de gigoter. Nos regards disaient tout cela, malgré nous. On se bise, avec la chaleur des gens fatigués, un peu mollement mais en faisant bien la claque. Elle me dit sortir d’une soirée, pas très loin, que normalement elle aurait pris un tacos mais que là, elle se sentait de marcher un petit peu, histoire de se retrouver après toute cette agitation. Je lui explique que moi aussi, j’ai vécu une soirée un peu agitée, que j’ai fait des rencontres improbables, que Paris c’est tout de même quelque chose. Elle sourit à ma remarque et me propose de prendre un thé chez elle. Je marque une hésitation polie, et accepte son invitation. Nous achevons ensemble la montée des marches, tournons sur Lamarck et descendons un peu la butte jusqu’à ses appartements.

J’avais une fois eu l’occasion de prendre un verre chez elle avec des amis, il y a fort longtemps, nous devisions plutôt dans des bars, pendant les saisons chaudes, un regard critique porté sur la foule des bobos locaux. Nous avions quelques goûts communs qui alimentaient généralement des débats fort bien construits ma foi. C’était très parisien, elle était très classique, moi plutôt moderne, elle aimait Dostoïevski, moi London, elle écoutait du Verdi, moi du Coltrane, elle vénérait Caravage, moi Picasso, elle Murnau, moi Kurosawa, mais fondamentalement, elle était Slave et moi Anglo-saxon ; nous trouvions toujours un terrain de discussion. On se retrouvait dans ce goût immodéré pour ce qui est mort, ce qui est laissé en friche, donné aux vivants, irrémédiablement. Nous portions le même regard sur nos congénères, une curiosité froide, même si elle l’exprimait dans la proximité et moi dans la distance.

Une fois dans ses appartements, elle m’invite à me vautrer dans un canapé horriblement confortable. Et pendant qu’elle se change, je sombre légèrement. Le thé est prêt, elle nous sert et me secoue légèrement. J’émerge, je cligne un peu des yeux, m’ébroue et me met en position thé-tchatche. Elle revient rapidement sur sa soirée, les gens qu’elle y a rencontré, quelques notables, quelques collègues de bureau, une vieille copine d’Université, les musiques sur lesquelles elle a dansé, ce qu’elle a bu. Elle me dit qu’il y avait là un jeune écrivain qui lui faisait furieusement penser à Raskolnikov, il venait de publier son dixième roman, peut-être son premier succès, qu’il avait toujours écrit, ne voulait vivre que de cela, et se retrouvait souvent dans ces soirées un peu mondaines pour se faire connaître, parler de lui mais surtout faire parler les autres pour qu’ils se souviennent de lui. Ca fonctionnait, c’est ainsi qu’il avait trouvé son premier éditeur. Mais depuis quelques mois, il lui semblait ne plus avoir la fièvre des premiers temps, cette envie immonde de réussir dans le milieu littéraire, il avait beaucoup souffert de ses multiples renoncements, il sentait que ce n’était plus lui qui écrivait mais la masse des gens qu’il était obligé de voir, de séduire, de caresser dans le sens de l’ego. C’était triste, mais en même temps il émanait de lui une force peu commune qui lui rappelait un peu ce que je lui racontais sur Martin Eden, un homme qui s’est fait seul pour entrer dans un milieu qui le détruit à petit feu. Elle avait la sensation qu’il finirait comme lui.

Bien triste histoire ma foi, lui dis-je. Pour ma part, ce que j’ai vu pendant ma soirée m’a bien requinqué, des gens étranges, mais très humains, faibles et obstinés, qui se cherchent une place dans cette ville de fous. J’ai surtout insisté sur ce jeune homme triste d’avoir fait un mauvais choix, mais qui mettait en œuvre des moyens dérisoires pour les dépasser. A la deuxième tasse de thé, je la préparai à mon départ, et lui demandai ce qu’elle devenait réellement, dans sa vie quotidienne. Une vie sans vie, toute de travail, sans repos, avec parfois une petite coupure pour se redonner l’énergie de continuer son labeur. Prolétariat intellectuel, lui sortis-je. Presque approuvait-elle cette remarque un peu sévère. Mais elle y trouvait son compte, après tout Paris ce n’est que ça, une vie de travail avant fermeture définitive et retour à ses racines.

Je me levai définitivement, repris mes frusques, m’étirai et la bisai sur un à la prochaine, tu as mon numéro n’hésite pas. Une fois les marches descendues, je fis cavaler mes papattes vers Anvers, sans regarder nulle part ailleurs que devant moi, je craignais une nouvelle rencontre. Il était 7h30, j’étais pour le coup épuisé. Le métro à cette heure était encore peu rempli. Samedi matin ce sont surtout les touristes qui l’utilisent. Ce n’est que plus tard que les Parisiens reprendront le dessus. Je me posai sur un strapontin, les jambes étalées, les pieds sur la barre, un peu en hauteur et je regardai distraitement les diverses publicités qui jonchaient le plafond, les murs et même le sol de la rame. Rien de remarquable, le tout venant matinal, peut-être un petit groupe de japonais très Kawaii, semblant sortir d’un manga pour filles. Rome une fois atteinte, je retrouvai mes repères, enclenchai le guidage automatique et me retrouvai enfin chez moi. Je m’écroulai dans mon fauteuil Ikéa, m’allumai ma dernière clope, zyeutai mes mèls de la nuit, puis pliai définitivement boutique après un lavage énergique de mes quenottes. Je m’allongeai enfin et sombrai.

Je ne peux pas dire que ce fut une nuit sans rêves, on en fait toujours, le plus dur étant de s’en souvenir. Ben pour une fois, j’en avais un, un gros, bien costaud, avec des trucs tout zarbis. Ca commence dans une clairière, dans une forêt quelconque, je suis tout habillé de bleu, j’ai un iPod aux oreilles, et je cours. Chose rare, je ne cours jamais, mais bon c’est un rêve et comme dans tous les rêves, y’a des trucs absurdes. Je cours, et plus je cours et plus mes jambes sont lourdes, je remarque au bout d’un moment que je m’enfonce dans une boue verdâtre, mes jambes changent de couleur, elles deviennent vertes et je perds mon futal. J’arrive à me décoller de là, mais je me retrouve en slip, et au milieu d’une rue avec des gens difformes autour de moi. J’arrête ma course et observe. Je sens qu’on me touche le cul, je me retourne et je vois un énorme ver qui me dit Plaque !, je tombe à la renverse et le ver me monte dessus, je lui casse la mâchoire d’un coup de tatane et me remets à courir le plus vite possible, je bouscule des formes qui à chaque fois me crient un truc imbittable. Rapidement je tombe sur une impasse, mais je m’en fous, je casse un mur et me retrouve dans une grande salle, genre salle de bal, avec des gogos habillés vieille France, un peu comme dans un rallye, et vois pleins de visages familiers. Je me remets à courir, je fends la foule et me retrouve dans la clairière avec un livre dans la main. Un truc de Machen, je le jette par terre et il en sort un nain avec un sourire atroce, des dents noires et pointues et il crie un truc incompréhensible mais effrayant. Je crie à mon tour et cours. Je rentre dans un arbre, touche mon visage, il est déformé par le choc, puis mes bras deviennent très lourds, je sens tout mon corps se dérober. Je tousse, je crache, je vomis des bestioles, des cafards, des vers, des grenouilles, et rentre en transe et me retrouve une fois encore au milieu de la foule, tout le monde crie. Un putain de réveil ! J’étais tout suant. C’étais la fièvre. J’avais trop fumé, chopé je sais pas quelle saloperie, traversé trop de courants d’air. Je sentais que ce samedi allait être un vrai samedi de merde.