La nouvelle vie parisienne

14.12.06

Shakespeare in love

Il était tout désolé de m’avoir fait attendre quelqu’un pour rien, à quoi je répondais que j’avais pas attendu puisque nous parlions, que j’étais ravi de faire sa connaissance et tout et tout. Il fallait se mouvoir à présent, vaquer à nos occupations. On se donnait un genre de rendez-vous au dimanche suivant, même lieu, mêmes lectures. Après un échange de poignée solide nous filions chacun sur nos chemins respectifs et divergents. J’avais dans l’idée une petite station Parc Monceau, regarder les gens qui passent, qui courrent, qui s’embrassent, qui parlent, regarder les autres faire des choses pendant que je lirai. D’un oeil. J’étais à une clope du parc, longeant ses grilles j’observais des photos exposées, des paysages exotiques, grande spécialité du lieu. Une série sur les Touaregs, leur quotidien. Je restai un moment devant une de ces photos, un superbe visage auréolé de bleu. “Superbe, n’est-ce pas?” Il fallait en convenir, ce que je fis en jetant un oeil sur qui venait de faire cette remarque juste et définitive. Un petit vieux, qui s’en allait déjà. Je le regardai s’éloigner.

Il y a tellement de monde à Paris que les occasions de croiser quelqu’un avec quelque chose sont très largement supérieures que dans n’importe quelle autre ville de France. Alors que les chances qu’une telle chose advienne sont à peu près équivalentes. Mais voilà, ça circule tellement, on vit tous les uns sur les autres et en telle quantité qu’inévitablement... Alors marcher tranquillement dans la rue est un exercice incomparable. On ne sait plus où donner de la tête. Mais pour voir quoi? Paris n’est pas spécialisée dans le beau. Rien de remarquable en soit. Rien d’extraordinaire, si ce n’est cette formidable accumulation de quotidiennetés, de choses très communes mais à un stade de concentration tel qu’il en sort quelque chose de très spécifique. Paris est une ville d’occasions, de milliers d’occasions, de milliers d’occasions de choses différentes. Tout n’y est pas possible, mais rien n’est moins impossible qu’ailleurs et un regard lancé par hasard dans n’importe quelle direction renvoit des milliers de stimuli. Quand on voit tous ces parisiens qui marchent dans la rue dans leur grande solitude, on ne peut qu’être effrayé au premier abord, mais dès que l’on s’arrête un instant pour commencer un semblant d’échange, on se rend compte que tout le monde n’a qu’une envie, c’est échanger, parler, se découvrir. J’exagère à peine. La foule n’est pas assez dense ici pour désindividualiser totalement, il y a assez d’espace entre les parisiens pour permettre des milliers d’intéractions. La juste distance pour le regard.

Voilà pourquoi j’apprécie la marche à Paris, puis de m’arrêter dans un lieu de passage, et d’observer. Et d’être observé. C’est le fameux “World is a stage”, Paris est une grande ville d’acteurs et chacun y cherche son meilleur rôle. Je n’ai pas ressenti cela à Londres, Rome ou Barcelone. Mais peut-être est-ce la même chose là-bas, qu’il faut y rester plus longtemps pour observer ce phénomène. Peut-être qu’après tout, Paris n’est pas si originale que cela. J’en étais là de mes réflexions quand je décidai de continuer ma route jusqu’à mon point de rendez-vous habituel avec le Parc Monceau.

Une fois la grille principale atteinte, tout devenait automatique, j’avais tellement ce chemin dans les jambes, que je pouvais, les yeux fermés, arriver jusqu’à ma destination. S’il n’y avait tous ces coureurs. L’entrée passée, je tournais à gauche, prenais l’allée, longeais le point d’eau, laissais le grand saule sur ma droite puis atteignais mon banc, celui auquel il manque une latte, celui qui fait face à l’intersection des trois chemins de l’aile est du parc, derrière le bac à sable. Personne n’occupait mon banc ce dimanche. Je m’y installais, le soleil l’éclairait . J’avais devant moi un grand espace vert où une centaine de personnes se reposaient. En grande partie des couples, jeunes. Sur les allées passaient des coureurs, des parents avec leurs enfants, et un petit groupe d’ânes, attraction très appréciée des gamins. Et je restais une bonne heure, là, tranquille, reposé.

La faim commençait à poindre le bout de sa fourche. Il me fallait lever le camp. Soit je rentrais à la maison me préparer un encas, soit je m’arrêtais à une boulangerie pour prendre un sandwich et continuais mes pérégrinations dominicales. J’hésitais, car la première solution mettait fin, je me connais bien, définitivement à ma ballade. Mais la seconde pouvais également s’achever de la même manière, suivant l’état dans lequel me trouverait le pallier de la boulangerie. Je fouillais mes poches, comptais ce qu’il me restait de monnaie. Tout était possible, j’avais de quoi voir venir. Cela ne résolvait rien. Il me fallait prendre une décision sans aucune aide extérieure. Comment me sentais-je? Avais-je encore la force de marcher à l’aventure? Avais-je encore l’envie de voir du monde? Je pouvais également passer quelques coups de fil, proposer des rencards, ou aller au cinoche, ou encore rentrer et lire, ou regarder la télé, ou encore... Je décidais de passer outre ma faim et d’aller faire un tour du côté de chez Charlotte, juste pour voir. Je ne connaissais pas bien ce coin du XVIIème, les immeubles étaient pas mal, et la faune locale peu nombreuse. Peut-être une bonne transition vers la maison et sa solitude confortable?

Je prenais le chemin des grilles puis la route qui s’ouvrait devant moi. J’avais dans un coin de ma tête l’intention de donner à ce cheminement une coloration un peu mystique. Il devait en sortir une décision. Je ne voulais rien de définitif, mais créer des conditions. Je sentais qu’il était inutile de continuer à y penser, mais malgré moi elle m’apparaissait. C’était peut-être un signe? J’avais été troublé par cette jeune femme, c’était certain, mais elle n’avait pas cette réalité nécessaire à l’action. Elle n’était qu’un trouble, pas une forme nette, un souvenir auquel il manquait une myriade de détails, je ne pouvais dire la couleur de ses yeux, ou de ses cheveux, j’avais vaguement encore en tête la forme de son visage, quelques échos de sa voix, mais rien de précis, d’objectivement descriptible. Ca me turlupinait. J’entamais le chemin sur cette considération.

13.12.06

De l'art de la conversation

“Vous avez vu le PSG. Ça faisait longtemps, hein ?”
Une voix juste à côté, un peu en arrière qui me disait “6 à 0, face à l'OL c'est fou !” Je plaque l'œil un peu sur les bords et devine une forme plutôt imposante. “6 à 0 ! Quelle avoinée !” Je présente un bout de sourire et répond une bafouille affirmative. “Et dire qu'il y a deux ans…” Je passe un peu les détails, mais tout le speach qui suivait tournait autour de ça, la victoire du PSG, et sa première place et que ça faisait du bien. Le foot, tout le monde peut en parler, ça fait du lien. Facilement. Alors je tourne un peu mon buste et commence une discussion générale sur le football, que ça va mieux depuis quelques temps, que les matches sont redevenus intéressants à suivre, que le championnat français revenait de loin, que ça valait la peine de s'abonner au stade. C'était le retour des héros. Ma bière finie, je commençais le rituel d'éjection des lieux, sur un dernier échange sportif. J'espérais. Mais mon voisin, il se sentait bien de continuer à parler un peu, me propose une autre bière, que c'est dimanche, que ma foi y'avait le temps. J'opine un peu gêné, et me transfère à sa table.

Avec le foot on tient pas des heures non plus, assez rapidement, nous avions épuisé le sujet, donc direction le quartier, la vie locale, et un peu de politique. On n’était pas trop éloignés ma foi, quelques petits détails, mais presque rien. Et sur le quartier, il était costaud le gars, ça faisait un moment qu’il vivait dans le coin, il savait l’histoire de plein de bâtiments, et des commerçants aussi. Depuis 20 ans il vivait là, rue de Saussure, il avait vu le quartier évoluer et devenir un peu branchouille, il a vu les plus défavorisés poussés toujours plus loin, vers Brochants et la p’tit banlieue. Y’a encore quelques endroits préservés, un pâté de maisons par-là, une ruelle par-ci, mais plus grand-chose de la vraie vie de quartier d’avant, de ses débuts. Il avait une galerie à 200 mètres, il l’a revendu le local, qu’est devenu un restau japonais, quand c’était le plein boom, y’a une p’tite dizaine d’années. Et depuis, il est salarié chez un assureur, il se traîne, doucement en attendant de ne plus avoir à bosser, il attend la retraite, mais c’est pour dans plus de vingt ans. Il savait qu’il avait plus vraiment les moyens de faire autre chose, il faisait le dos rond, et pour s’occuper, ben il peignait un peu. Y’a deux ans, une galerie vers Nollet a présenté quelques uns de ses tableaux, pas un gros succès. Mais il avait remis un pied dedans. Depuis, il avait repris un peu d’espoir, qu’après tout, ça pouvait encore changer. Mais il y croyait pas plus que ça.

Ils étaient nombreux dans sa sitution, des anciens des arts qui se retrouvaient à palper un salaire de fin de mois, parce que la bohème, c’est épuisant, qu’il faut avoir les reins solides, et l’envie, surtout l’envie, y croire, mais bien, dur comme fer, pas d’alliage, que du solide, du pur. “Faut être un pur” il répétait. Y’en a qui veulent continuer alors que ça passe pas, qu’y a rien qui en sort, ils continuent, s’obstine, jusqu’à ne plus pouvoir revenir en arrière et peut-être tout gâcher. Toujours continuer, quand tout dit qu’il faut au moins faire une pause, reprendre son souffle. Jusqu’à l’épuisement y’en a qui vont, jusqu’à plus pouvoir reprendre un brin d’air, étouffé par la volonté d’imposer ce petit quelque chose de sublime qu’ils ont en eux, à tous, au monde, cracher le ça qu’ils ont dans les entrailles et en foutre partout, s’exploser au monde, et tout envoyer chier. Magistralement. Rien à branler du reste, peuvent creuver, ils s’en branlent, c’est pas eux qu’est important c’est ce truc-là plus fort que tout, un truc qu’ils portent, ils sont venus au monde que pour l’accoucher leur truc-là, juste mettre une empreinte qu’ils sont venus au monde, en bas, à droite, dire que c’est eux qui ont porté ça, j’étais là ils disent en faisant ça, et c’est moi qui l’avait dedans.

Bon, il était pas de cette lignée, il avait pas un truc gros comme ac en lui, juste une sensibilité, et une technique qu’avait l’air pas commune. Il m’en disait juste assez pour que j’ai envie d’en voir plus. C’était ma petite surprise du dimanche, un genre de cadeau inattendu, qui fait bien plaisir. Et qui peut aller plus loin parce que ça inspire des rencontres un peu fofolles, décalées. J’avais presque envie de m’y mettre à la création, histoire de savoir si moi aussi j’avais un truc, si j’étais pas condamné aussi au salariat sec, sans rémission possible, peut-être après tout moi aussi je pouvais peindre, ou sculpter, ou écrire des trucs et des machins, et même signer en bas à gauche, et reprendre malgré tout le chemin de tout le monde, laisser une petite trace. Il me proposait en pleine rêverie de passer pas loin d’ici, voir un pote à lui qu’est aussi dans l’art, mais qui s’en sortait mieux, parce qu’il avait fait attention dès le départ à pas se mettre dans le rouge. Soit.

On règle nos consos, laissant au serveur la libre jouissance de la table et des chaises, et du sol qu’est dessous. Nous partons tranquillement vers le haut de Lévis, on traverse l’avenue, on fait quelques coins et on entre dans une brasserie ridiculement petite, juste de quoi acceuillir un bar et une dizaine de tables, et le double de chaises. Au bar un gars qui sirote un blanc, derrière le serveur, avec moustache et clope, qui commente le Parisien du jour. Une table occupée, vers le fond. Après un petit salut à la cantonade, on se dirige vers une table vide encore un peu plus au fond. “Va pas tarder” On était arrivés juste un peu trop tôt, à un quart d’heure ça devait se jouer. Comme on devisait depuis le début sur un train soutenu, cette attente n’était aucunement gênante. Le changement de cadre était même bienvenu. Ca faisait longtemps que j’avais pas profité d’un bon vieux bar populo, tout pénard, sans excès. La bière à deux euros, comme au bon vieux temps. On trinque et se remet à blablater. Une demi-heure plus tard, toujours pas du gars en question, juste un nouveau consommateur au bar. Inquiétude, regardage d’heure, consultation de messagerie. “Ca lui ressemble pas” qu’il dit. On s’accorde encore une demi-heure avant de décamper, on avait d’autres choses à faire, même s’il était difficile de leur accorder la moindre importance, on a toujours des choses à faire, le tout c’est de ne jamais les considérer plus que de raison. Fallait faire des choses pour passer le temps. Rien de plus.

11.12.06

Un planplan simple

C’est peut-être que j’avais rêvé de trucs spéciaux, mais mon réveil a été délicat. Dans le sens que ça s’est bien fait, en douceur, j’étais dans mon plumard comme posé dans la meilleure position possible, le dos détendu, presque avec un sourire partout dans le corps. Je reprenais quelque chose que j’avais plus eu depuis longtemps, comme une nouvelle confiance dans ce qui va advenir, la matinée s’achevait, elle, ma journée commençait, à moi, et le passage de témoin se faisait superbement. J’avais pas une envie particulière, mais je sentais que j’en aurai plein, et que des jouasses. Etirage, levage, mise en jambe et café. Par la fenêtre je matais le voisinage immédiat s’affairer. J’ai un voisin surtout qui m’inspirait le réveil, il faisait des exercices d’assouplissement pendant toute sa matinée, puis un peu de force aussi, il se posait à un demi-corps de la fenêtre, à la vue de tous et se travaillait, en douceur. Ce spectacle devait plaire aux voisines, moi il m’inspirait de faire des efforts aussi, comme lui, de découvrir mon corps muscle par muscle, ça me chantait bien, mais j’avais pas le rythme pour. J’avais pas cette cadence dans l’âme, cette quotidienneté du plaisir de faire, il pratiquait un rite que je déplaçais ailleurs. Les miens se pratiquaient assis, devant un écran, il pouvait se décomposer en une dizaine de gestes exacts, dont certains s’enchaînaient à la perfection, ils déplaçaient le temps de quelques pulsations en arrière, ils venaient presque d’ailleurs, accumulation du même qui touche un petit coin d’infini, ou plutôt qui lève un bout du voile sur ce que ça pourrait être, l’infini.

Je réflexais sur ces considérations, du kawa plein les papilles, quand je tombais sur un mèl un peu inattendu. J’avais fait la connaissance un peu par hasard d’un quelqu’un il y a de cela une bonne poignée d’années. Croisé comme ça dans la rue suite à une bousculade matinale, en revenant d’un cours, nous avions pris l’habitude de nous revoir régulièrement, une fois tous les deux ans après une fréquentation quasi quotidienne. Et le jour anniversaire était sur le point d’arriver. C’est lui cette fois qui prenait date, les deux dernières étaient sur ma note. Il m’invitait à venir faire un saut dans ses parages, sur les bords de la Loire, histoire de mettre à jour nos bases de données et pis de faire un peu la bringue, non pas qu’en souvenir du vieux temps, mais aussi pour parler avenir, parce que le sien était en train de changer à grande vitesse. Il composait une symphonie familiale avec une petite de la région rencontrée quelques années plus tôt dans le pays Basque, comme ça pendant une villégiature. En se rapprochant d’elle ils avaient fini par se trouver plein de points communs, et des fondamentaux. Pis en plus des goûts, y’avait comme une vision de l’avenir en partage, de quoi bâtir un truc qui peut tenir la route. Alors il évoquait comme un mariage, avec plein de potes. Dont moi. Il m’invitait. Dont acte.

Ca devait s’usiner dans les mois de septembre octobre, quand l’automne fait rougir les bords de Loire; il était lyrique, et plein d’une vision colorée des temps à venir. Ca mettait en joie, sa prose. Je répondais le plus enthousiastement possible, même si la perspective des amours éternelles m’est un peu brouillée. Partager le bonheur d’un pote, y’a pas mieux, ou alors c’est que des trucs énhaurmes, je positivais ma réponse avec des vœux et tout, pis des questions pour en savoir plus et si qu’on s’appelait, pis aussi faire un point de visu avec alcool et quelques amis triés sur le volet. Tout ça emballé dans un petit blabla qui résumait bien les temps passés, jusqu’à ce jour.

Je quittais mon poste d’observation des nuées électroniques pour revenir à des considérations plus hygiéniques. Une fois lavé et habillé de frais, je prenais une veste légère, la porte, l’escalier et me retrouvais dehors avec l’idée que j’avais des trucs à faire, même si le dimanche… Vers 13h, c’est fin de marché rue Lévis. Les derniers étals profitent des restes de chalands avant de plier boutique jusqu’à mardi. On négocie quelques fruits et légumes, des pains circulent devant une poignée de buveurs, le Journal du Dimanche sous les yeux. J’achète l’Equipe du jour et rejoins ces derniers. Je m’agrège pour quelques minutes à un petit groupe coincé au milieu des chaises entassées. Il me semble reconnaître deux habitués, des détendus du dimanche. Je salue l’un d’eux. Il me sourit, presque une invitation a le rejoindre, mais je n’ai pas envie de tenter le coup. Je m’assieds à une table de lui, commande un demi et ouvre le journal.

10.12.06

Ah! C'est mieux comme ça

« Bon! Ben voilà » me dis-je. Tout ceci est bel et bon, mais à quoi ça rime vraiment. Parce qu’après tout, d’avoir fait cela, à part du rangement et du propre, ça n’apportait rien. En fait. J’avais pas grandi d’un centimètre, j’étais juste un peu fatigué, pis plus trop bien certain que j’avais bien fait tout ça. J’avais un peu dérivé. J’ouvrais un peu les yeux à une heure que j’avais atteint sans l’avoir cherché, tout simplement, j’avais pas eu de journée. Mais ça paraissait normal, j’avais dès le début abandonné cette idée de journée. Un samedi c’était pour quelque un qui bosse pas comme un autre jour, pour les autres non, mais pour moi? J’étais circonflesque… J’avais les sourcils qu’avaient de la peine à me voir dans cet état, ils s’interrogeaient sur ce qui avait bien pu me prendre, comme ça, si brutalement de m’envoyer tout ce caca à faire. J’aurai mieux fait de m’étendre et de dormir, même en faisant semblant, un bouquin dans les pognes, la télé allumée ou écoutant de la musique. On choisit pas toujours ce qu’on va faire, il faut dire, même quand on en a l’occasion. J’avais fait ce choix de pas choisir, de me laisser prendre par les événements, et donc, partant de mes principes, c’était un bon choix, pas explicable, mais bon. Je laissais mes sourcils deviser, et prenais fermement en main ma zappette et commençais un p’tit tour.

Les étranges lucarnes s’emplirent de lumière, et des formes se mirent à se mouvoir et pour certaines émettre des sons, qui parfois formaient des phrases que j’écoutais très distraitement, parce qu’en fin de compte, j’étais déjà parti ailleurs. Je rerefaisais le point de ce qui venait de se produire, j’en avais l’odeur juste sous le nez. Le propre ça a du bon, ça détend, ça fait se sentir mieux, ça donne envie d’y rester dedans, d’en profiter, parce qu’on sait que ça dure pas. Tout doit se salir, à son rythme, mais c’est inévitable. Je devinais déjà les poussières qui revenaient sur le sol, les meubles, les tissus, que l’air se reposait sur tous les supports qu’il trouvait accessibles. Ca me faisait comme des ballets devant la vue, mais sans étoiles, que des coryphées bien mimines qui girouettaient au rythme des courants. Je m’en amusais. Puis décidais d’en rajouter une couche en allumant une cibiche. Entre moi et l’écran, la fumée multipliait les mouvements, donnait d’autres formes à l’atmosphère, puis aux images. Je zappais plusieurs fois, jusqu’à trouver le bon mouvement, un truc avec couleurs et des sons qui allaient bien.

Je me tournai vers le plafond, regardai l’ampoule du plafonnier, lui crachai un nuage, puis revint à l’écran, juste en tournant la tête. Première cendre sur le sol. Première salissure incomparable, celle qui donne le signal que la vie reprend. Je pris à nouveau un bouquin, un neuf, encore un, une nouvelle histoire que j’achèverai pas, je le savais. Mais qu’à cela ne tienne, a force d’accumuler des trucs sur des machins, je finirai bien par en terminer un, de truc. Je tombai bien toutefois, l’ouvrage correspondait bien à ce que j’avais envie de lui demander, un peu de temps à soulager. J’éteignis la télé et commençai ma lecture.

Vers 11h du soir, la faim me fit me mouvoir vers ma cuisine. Je pris quelques pâtes et en lançai la cuisson. Avec l’âge, l’office pastal se ritualise, on en a tellement bien intégré les gestes que ça se fait comme un automatisme, et tout y est, même le temps de cuisson, on le connaît sans avoir à surveiller l’heure. C’est un peu la suite de sa main le plat de pâtes, un outil bien poli par l’usage, presque une partie de soi. Je l’avalai devant une télé rallumée de frais. Sur la fin d’un film. L’office achevé, je lavai mes ratiches et pris le chemin de mon lit. Rarement j’ai connu chambre aussi propre, aussi saine, je sentai que ma nuit sera belle, porteuse de plein de choses positives, qu’elle sera complète, parfaite même, d’un seul tenant, qu’elle m’amènera vers les 10h du matin, avec une envie de faire des choses comme du pas commun. Que j’aurai bien séché, demain, la peau bien douce, prête aux caresses, puis une fois lavé, je sortirai pour voir le monde un peu avec des trucs nouveaux à lui demander, histoire de savoir si lui aussi il avait été bien lavé par quelque chose de bon. Peut-être aura-t-il plu cette nuit? Peut-être fera-t-il beau? Je rencontrerai des choses, je le sais en le disant. « Demain sera un autre jour » et c’était certain, pas seulement parce que c’est toujours vrai, mais parce que demain, ça sera vérifié et inscrit quelque part, dans un livre, au début d’une belle page blanche. « Ouais! Demain, ça sera un vrai putain d’autre jour! »

24.11.06

C'était pas prévu ça

« Fratres » d’Arvo Pärt. « Requiem » de Ligeti. « The Wolfman » de Robert Ashley. Si vous comptez bien ça fait presque une heure, une heure le cerveau à l’Ouest, les yeux en songe, près de 2000 battements des paupières, 3600 battements du cœur, 900 inspirations et expirations, 6 mouchoirs, et plusieurs dizaines de soupirs. Le temps, c’est surtout ce qu’on en fait, c’est comme ça qu’on le voit, comme ça qu’il file, on le bouffe, on le digère, on l’exgère, on fait des tunnels de soi dans sa pâte, comme des vers, on l’aère, on le nourrit, puis parfois ça s’effondre, on s’y débat, puis on remet le couvert. Indéfiniment. Le temps, ça s’absorbe, ça s’accumule en nous, comme le mercure, on le garde en soi, on s’en empoisonne. On est au bout de sa chaîne alimentaire, tout finit en nous, dans le foie, les reins, la rate, dans notre sang, sur notre peau, rien qu’est épargné, les yeux en sont striés de rouge. Puis ça picote, ça fait des trucs sur nous, ça fait bouger tout ça, par petites décharges, petites douleurs juste au-dessous du seuil de tolérance. Ca suinte.

Au bout d’une heure, je décide de bouger un peu, d’arrêter de me poser en victime, d’agir. « Il faut que je me lave », me dis-je à haute voix, pour bien me faire comprendre qu’à présent, il n’était plus question de se complaire dans la fatigue, la fièvre, l’hésitation. Je me fais couler un bain, y ajoute quelques sels, un peu de bain moussant, tombe mes fringues, et me plonge dedans. Paris est un immense Zoo, avec ses quartiers réservés, par familles d’animaux, et les espaces qui vont avec. Moi je vis avec les reptiles, de la classe des ophidiens, pas besoin de beaucoup d’espace, juste un peu de chaleurs et de quoi se nourrir. Et tout est chez moi à ma taille, ou presque. Ma baignoire est par exemple juste assez grande pour accepter mon buste et ma tête, mes jambes ne peuvent y entrer, j’y suis comme un serpent dans un sabot, je ne peux y mettre les pieds sans frissons. Donc je me réduis au maximum pour avoir le plus possible de peau dans l’eau chaude, je me recroqueville, écrase les plis de mon corps, rentre en moi-même, fait de cet espace minuscule mon œuf.

Puis commence le long rituel du lavage. Chaque parcelle de mon corps doit être lavée deux fois, des gestes précis, avec une quantité définie de savon, puis la même noix de shampooing, mes doigts exécutent un parcours prédéfini sur mon crâne, puis c’est au tour des dents, qui doivent être lavées chacune deux fois, en commençant toujours par les faces intérieures. Puis le rinçage, rien ne doit rester, pas une bulle, un jet continue d’eau, à une température égale, la moindre variation me met en colère. Tous les matins je m’applique à trouver le geste le plus complet, celui qui va m’éveiller réellement, qui atteindra la perfection, quand le tuyau de la douche garde une forme spécifique, sans contacts, le pommeau parallèle à mes pieds, la peau souveraine. Puis je sors de cette coque sur une sortie de bain immaculée, qui ne devra garder que la trace de mes deux pieds, sans goûtes alentour sur le sol bleu. Le séchage est le moment le plus intense. Plusieurs serviettes, chacune ayant une fonction précise, toujours la même, la moindre odeur m’étouffe, la moindre trace d’humidité doit être combattue, elle pourrait imprégner ma peau, la rendre molle, la déchirer, je ne peux pas me le permettre, ma peau ne doit jamais se décoller de mon corps, elle est ma seule protection, mon seul lien physique avec le monde extérieur. Elle est ma membrane fondamentale, elle empêche mes organes de sortir de moi, les enserre, les tient ensemble, vivants. Je dois rester intact.

Mais aujourd’hui, ça ne va pas. Les rituels sont mal exécutés, les gestes sont imprécis, je sens mal mon corps, je n’arrive pas à bien me laver, à bien me sécher, je sens ma peau malade. Il va peut-être falloir muer, déchirer tout ça, m’extirper, pour sentir ce nouveau monde, cette nouvelle vie. Je ne crois plus en ma peau. Je m’assieds, calme ma respiration, et décide de tout laver, d’arracher de la surface de mon appartement toutes les exhalations du temps passé, les scories de mon ancien corps. Je choisis quelques vêtements que je mets rarement, et me plonge dans cette tâche souveraine. Pendant deux heures, j’applique à toutes les surfaces les mêmes rituels de lavement, tout rendre impeccable, sain. Je commence par la salle de bain, j’en lustre tous les fers apparents, je brosse chaque joint, brique chaque carreau de faïence, et gratte tous les sanitaires. Puis la cuisine, je jette tout ce que j’ai pu acheter jusqu’alors, je dégèle le frigo et le congélateur, je les assainie, je jette tous les ustensiles trop usés, les verres ébréchés, puis je frotte le sol, décrasse les plaques de cuisson, jusqu’à ce que la mousse que j’en sors soit complètement blanche. Puis c’est le salon, j’enlève tout ce qui recouvre les meubles, les murs et le sol, je les passerai à la machine. J’aspire chaque fil de la moquette, pour qu’il n’y ait plus la moindre poussière, le moindre acarien, qu’il ne reste que la matière première inerte. Enfin la chambre, je sors tout, absolument tout ce qui peut passer en machine, chaque tissu est minutieusement inspecté, touché, vu, senti, puis mis dans des sacs, je passe l’aspirateur avec la même circonspection. Puis j’assemble tout ce qui est encore sale sur le pallier de l’appartement et me décide à tout emporter à la laverie, à tout faire maintenant. Puis je jetterai ce que je porte, là, ce sera ma mue.

Les quelques voisins que je croise me regardent à peine, ils n’osent pas commenter ce qu’ils voient, ces montagnes de linge que je porte difficilement, ils n’osent pas proposer leur aide, ils sentent que je fais quelque chose qui les dépasse tous, quelque chose de trop important, que je dois faire seul. J’utilise cinq machines à laver et tous les séchoirs. Et personne n’ose pénétrer cette chambre de purification, seuls les enfants osent me regarder, les adultes savent, ils savent parce que eux aussi ils ont fait ça, ils savent que la mue est une chose qui doit se faire seul, qui n’appartient qu’à soi, qu’il faut respecter, faire le silence, et craindre. Au bout de trois heures, tout est fini, je n’ai plus qu’à rentrer, tout reclasser, vivre enfin dans ma nouvelle peau et apprendre à l’aimer. Il est 19h. Je suis né.