La nouvelle vie parisienne

27.12.06

C'était pas la peine d'en faire un plat

J’avais un peu la trouille. Devant sa porte, ça devenait presque de la panique. En y pensant, j’en souriais. “Je vais paniquer?” Il me fallut un petit moment pour l’effacer, ce sourire, me détendre en m’envoyant des doses massives d’idées futiles et loin de mon sujet. Je devais divaguer un peu pour retrouver un peu de confiance, et surtout de l’allant. Parce que j’en manquais grave. La sonnette était prête à accueillir mon doigt. Premier échec. C’était trop vite, je devais décompresser un peu pour pouvoir actionner le machin et cherrer le truc. Deuxième échec. Ca devenait un peu lourdingue, mais en y réfléchissant bien, ça avait aussi son côté positif, elle devait venir m’ouvrir sans avoir à l’appeler. Cette simple idée me détendit presque immédiatement. Un peu à elle de bosser, me dis-je. Après tout, j’ai tout fait.

Elle vint enfin. “Ben alors?” commença-t-elle. Elle s’étonnait que je mette autant de temps pour gravir les trois étages. Quinze minutes me dis-je pour réagir, elle devait faire plein de petites choses, peut-être préparer un apéro ou un truc de ce genre, se changer pour paraître au mieux, mais in fine walou, elle avait encore sa sortie de bain, le salon était en bordel, elle regardait le télé, tout simplement, en attendant que je daigne sonner. J’expliquai vaguement que j’avais hésité, je ne me souvenais plus de l’étage, et que je n’osais pas sonner n’importe où, que je craignais de déranger un voisin et qu’après tout ça m’avait permis de retrouver mon souffle parce que j’avais beaucoup marché et qu’arrivé en bas j’étais en sueur, et comme ça j’avais séché et que j’avais meilleure mine, et que voilà j’étais un peu coquet. Elle sourit.

Elle devait faire un ou deux trucs, que je pouvais m’affaler tranquillou, qu’il y avait des trucs dans le frigo cette fois-ci et que c’était sympa de me revoir. Sur quoi je babillai un truc qui la fit me regarder directement dans l’oeil droit. Son dos disparut derrière la seconde entrée du salon. Je pris mes aises. Elle était pas là la télé la dernière fois. Peut-être ne l’avais-je pas vue, tout simplement. Un documentaire animalier était en cours de diffusion, un truc sur les ours polaires. On en voyait un qui chapardait dans des poubelles. Puis après un autre abattu par des gens qui avaient eu peur. Il y avait des policiers de là-bas autour de l’ours. Il n’y avait pas de son. Elle revint habillée de ville.

“Comment s’est passé ton retour la dernière fois” La conversation était engagée. Elle devait durer jusqu’au souper.

Quand j’évoquai son ex, elle m’expliqua qu’il l’avait appelée pour s’excuser et lui demander une seconde chance, qu’elle lui refusa. Il promit de ne plus l’appeler à ce sujet. J’en sourit. Le reste occupa notre longue conversation. Elle n’avait pas chômé non plus, elle fit de nombreuses rencontres de son côté. La dernière se finit en boîte au petit matin, tout à l’heure. Rien de passionnant, mais un bon moment d’éclate. Elle avait dansé toute la nuit avec un groupe d’élèves d’une école de commerce qui fêtait la quille. Une des jeunes diplômées vivait près d’ici, elle étaient rentrées ensemble. Il y avait eu un trouble. Quelque chose qu’elle n’avait jamais ressenti pour une fille. Enfin si une fois, c’était il y a longtemps, quand elle était au lycée. Pour le coup, je fis un peu la gueule, sans vraiment m’en apercevoir. C’est elle qui m’en fit la remarque. “C’est courant tu sais.”

Je ne savais pas cela. Nous partîmes sur une conversation un peu tendue sur l’homosexualité qu’il fallut rattraper par une décision importante, que manger? Et où? Un dimanche soir, c’était pas gagné de bouffer dehors. Elle proposa des pâtes, chez elle. Je me proposai pour faire la sauce. Ce qu’elle refusa disant qu’elle avait une recette spéciale et qu’elle faisait très bien les pâtes, ce à quoi je répondis que bon d’accord, mais que je m’occupai du vin. Elle refusa disant qu’elle en avait, et du bon, et que c’est elle qui invitait. Alors je fais la vaiselle. Nouveau refus. Elle avait un lave-vaisselle et ça suffisait comme ça, ça lui faisait plaisir de s’occuper de la tambouille mais je pouvais l’accompagner à la cuisine pour converser.

“Madame niet!” Le surnom la fit sourire.

Pâtes aux brocolis pour deux personnes, enfin pour deux personnes qui ont la dalle. 250 grammes de brocolis frais, 50 grammes de lardons, un peu d’ail (frais ou non, peu importe), des échalottes, de l’huile d’olive et 500 grammes de pâtes (comme ça il en reste pour le lendemain). Faire fondre les échalottes et l’ail dans l’huile à feu pas trop fort, sinon ça noircit, faire blanchir les brocolis bien lavés dans l’eau bouillante un peu salée, récupérer les brocolis et garder l’eau de cuisson (ne pas hésiter à mettre beaucoup d’eau), faire revenir les lardons avec les échalottes et l’ail quand ils ont commencé à fondre, ne pas oublier que les lardons sont gras, donc se calmer sur l’huile. Mettre les pâtes dans l’eau, choisir des pâtes de qualité, De Cecco ou Barilla, et plutôt des spaghettoni c’est plus sympa, ça tient bien en bouche et ça s’enroule autour des brocolis. Faire revenir les brocolis un peu cuits avec les lardons et le tremblement, il faut bien le calculer, la cuisson des brocolis doit s’achèver sans faire bouillir les lardons, c’est un coup à prendre, et assaisonner à son goût. Une fois les pâtes cuites (al dente hein!), un peu d’huile d’olive pour démêler tout ça, puis on verse les pâtes dans la poêle, et on achève de finir tout ça ensemble. On sert avec un peu de parmesan râpé, et on mange. Avec un rouge léger c’est farpait.

21.12.06

De la tendance de la neige à fondre

“Me voilà bien!” Je me disais cela avec une pointe de perplexité. Qui semblait normale vu les circonstances. Comme souvent à Paris, c’est d’abord le digicode, puis les sonnettes. Il faut connaître la combinaison, alphanumérique le plus souvent. Une idée me traversa, comment faisions-nous avant le portable? Parce que ça fait longtemps qu’existe ce système, mais imaginez, vous avez rencard dans un appartement et vous découvrez au dernier moment qu’il vous faut le code, et y’a pas de téléphone dans le coin. Comment faire? En me disant cela, je vis le petit bouton au dessous des touches qui permet d’ouvrir sans taper le code en journée. J’appuie dessus, et ça s’ouvre. Je reperplexais devant cet a propos diachronique.

Le sas d’entrée permettait l’accès aux boîtes aux lettres et aux interphones. Un rapide coup d’oeil aux noms me permit de voir que les prénoms manquaient. Donc impossible de supputer. Aussi bien côté boîte que côté interphone. Je pris mon portable et dans mon répertoire je cherchai son prénom. Une fois dessus je validai et attendis. Comme la fois précédente, une sonnerie dans le vide, sans répondeur. Je ne pouvais pas partir comme ça, sans rien tenter d’autre, il y avait devant moi un chemin qu’il me fallait prendre, j’en avais la certitude. Il fallait que je passe par là, par elle, c’était une voie vers quelque chose que je devais découvrir. Je cherchai une occupation en attendant qu’une âme secourable passe par-là.

Un quart d’heure plus tard, je pouvais sans difficultés dire ce qu’il y avait dans mes poches, dans mon portefeuille, combien j’avais sur moi en liquide et qu’elles étaient toutes les options de mon portable. Dix minutes plus tard, je m’amusais à apprendre par coeur tous mes numéros de téléphone. Une demi-heure avait suffi pour les connaître tous. Je commençais à m’impatienter. Aucun mouvement dans l’immeuble, une heure passée à attendre qu’un autochtone daigne montrer le bout de son nez, et rien ne venait, à croire que cet immeuble avec deux escaliers côté rue et certainement deux côté cour était inhabité. Le prix du mètre carré était prohibitif dans le coin, mais pas à ce point, il y avait bien quelques personnes à Paris, voire en France, capable de s’en payer une tranche. J’étais sur le point de partir quand mon téléphone sonna.

“Numéro caché”, je décroche. Une voix. Un “qui est à l’appareil?”, ben moi, répondis-je, qui moi? répondit la voix, ben moi redis-je. Et qui est à l’appareil interrogé-je. C’est Charlotte. Je pressentais un tel événement, dès que l’appel caché s’est inscrit, un picotement sur le côté gauche, entre le pli du gras et les dernières côtes, puis un léger échauffement sur le haut du crâne, un flash, un petit quelque chose de rapide, comme une vague, et puis un petit claquement de la langue, la bouche sèche, déshumidifiée dans une exhalation. Elle répondait à mon appel au dernier moment, le celui juste avant d’enterrer toute cette affaire et passer à autre chose. C’était un signe.

Je me faisais enfin connaître, lui présentait mes hommages, lui dis que je passais pas là et que ben je passais un coup de fil. Alors elle voulut savoir si j’étais encore dans le coin, ben vi, et que je pouvais passer parce qu’elle venait de se réveiller, elle avait fait nuit blanche, qu’elle prenait un bain quand j’ai appelé et que voilà, avec plaisir tout ça. Par le plus grand des hasards j’étais juste devant sa porte, je lui demande son code, en fait même le dimanche l’ouverture automatique est enclenchée, donc je pouvais entrer puis je sonnais à Sébastien, et puis le reste je connaissais. On raccroche. J’attends, me décontracte, respire un bon coup et me laisse le temps de rêvasser un peu.

Je pensai à ce qui pouvait arriver à présent, dans quelles dispositions elle sera à mon égard, que portera-t-elle comme vêtement, une simple sortie de bain ou des fringues pour sortir ou des trucs pour rester à l’intérieur. Sa taille restait un mystère, j’avais le souvenir de quelqu’un de petit mais en même temps pas tant que ça, c’était qu’elle portait des talons, non? Et puis est-ce qu’elle sera sereine, souriante, ou bien encore un peu mélancolique et puis sont ex l’aura peut-être appelée parce qu’il comptait sur moi pour renouer tout ça, mais voyant que rien ne venait peut-être aura-t-il pris les devants. Et aussi sera-t-elle seule? Il y avait du monde dans cet appartement, un cousin ou un neveux, je ne savais plus trop, et puis elle n’était pas la locataire en titre du lieu, Sébastien n’était pas son nom de famille, ou peut-être si mais bon. Il me semblait que le moment était venu de sonner. Je jetai un oeil sur la liste des habitants, j’interphonisai au nom sus-dit.

“Oui, salut, monte” Bzzittt. La porte s’ouvre. Mon petit corps pendant cette heure avait bien chauffé le sas, la différence de température fit un petit courant d’air, toutes les odeurs accumulées s’enfuirent apportant vers moi les odeurs du dehors. Et tous les souvenirs des lieux et des choses qui les émirent. J’étais dans un état de fébrilité peu commun. Je prenais un chemin délicat, j’initiais une série d’actions qui ne semblait avoir aucune racine dans mon passé, une nouvelle phrase dont j’allai bientôt dessiner la première virgule, la première respiration avant une nouvelle conjonction, peut-être un nouveau verbe conjugué au présent.

20.12.06

Un titre qui n'a rien à voir avec le contenu

Je cherchais une clé. Un truc multifonction qui pourrait me permettre d’accéder en un tournemain à tous les petits espaces clos de ma mémoire, tous les détails que je pouvais trouver insignifiants jusqu’à présent, mais qui à ce moment me devenaient fondamentaux. Comment avais-je pu être aussi insensible à ces choses-là? Je sentais qu’un moment était venu. Qu’il fallait réellement faire quelque chose de nouveau, qui marquerait cette époque de ma vie durablement. Mais quoi? Je changeais, cela devenait évident, je suivais un fil que je n’avais pas souvenir d’avoir jamais tiré d’aucune part, qui ne m’appartenait pas. Je posais mes pas sur une route déjà largement piétinée, parcourue mille fois et qui par moments recueillait mes pieds impeccablement. C’est donc que j’y étais déjà passé, mais bon, je m’en souvenais plus.

Voyez ce geste, sentez ce parfum, un oeil sur une forme, ou un regard qu’on croise et on sait que putain j’ai déjà vu ça, je connais, mais d’où? C’est de cela qu’il s’agissait, de cet étrange sensation de déjà-vu, mais c’est sûr bon sang! Et son contraire, le je connais c’est certain, mais impossible de mettre un nom dessus, ou un lieu, un moment, un quelqu’un. Tout ça à la fois, de l’oublié et du bien connu, comme l’habitude de vivre dans la pénombre, dans le souvenir de l’à-peu-près, du juste à la limite de l’inconnu, une éclipse partielle générale. Des connexions qui se font pas trop bien entre ce qui est passé et ce qui est et ce qui va advenir, ce dont on est certain de savoir et de ne jamais avoir su. Et pour le coup le simple effort de se rappeler un détail devient un truc tellement énorme qu’on se désole d’avoir à le faire, pour si peu.

Bon, j’entamais un nouveau chemin déjà bien balisé. Je savais grosso modo vers où je devais me diriger, j’avais le vague souvenir d’une rue, d’un trottoir en fait et d’un immeuble. Ils devaient être dans cette direction, vers là-bas, à peut-être dix minutes de marche. Et ce temps suffirait pour regrouper tous les détails éparpillés inside mon cabestron. Elle était brune, yeux étranges, noirs je crois, quelle taille? A peu près jusque là, au dessous de ma joue, et plutôt mince, non? Bah! L’important étant que je puisses la reconnaître, après tout c’était le principal, mais en même temps, pourquoi rechercher quelque chose d’aussi léger, qui m’avais si peu marqué et dont je savais que ma foi... Le désoeuvrement.

La première rue s’achevait sans croiser quiconque, j’entrais dans un des quartiers les plus vides de Paris, malgré la présence de quelques magasins, et d’un bar, personne ne s’aventurait dans ces rues larges et propres, on n’y circulait que pour se rendre chez soi et vu l’heure, tout le monde était devant son poste de télé, dans son canapé, sur son fauteuil, dans son quotidien dominical. Je ferai mieux, me dis-je, de faire comme tout le monde, à quoi ça sert de marcher comme ça, presque tout le temps. Sans emploi, chaque jour ressemble à samedi, rien à faire le lendemain et le jour même ne trouver qu’à s’occuper, comme pour passer le temps, et faire un peu ce qu’il était impossible de faire les autres jours, je me transformais en Zombie, je reproduisais les gestes d’une ancienne vie sans ses buts. Et avec ce petit quelque chose en moins, l’opératoire, ça ne rimait à rien. Alors je tournai à droite, pour rentrer chez moi.

Parce que.

Et puis. Je changeais d’avis, sans aller jusqu’au but, puis sans revenir vraiment sur mes pas, je tournais au mauvais endroit pour aller là où j’aurais voulu aller, et par une série de détours, je me retrouvais très loin des deux seuls lieux que j’aurais aimé atteindre à ce moment. Avec un certain à-propos, un bar sympathique se présentait à moi. J’y entrai, m’installai, commandai une bière et me mis à boire. Je laissai mon cerveau faire sa vie, les yeux un peu partout, l’oreille haute, je laissai entrer tous les stimuli du bar dedans, dans cet appareil à remodeler le réel, dans mon brouillard, à reconnaître des formes dans le brouhaha alentour, un test de Rorschach en plusieurs dimensions. Et sa forme à elle me revenait par plusieurs coins, elle avait un angle-là dans ma tête et je sentais qu’il me fallait tout de même agir, ne pas renoncer en cherchant toute ces raisons, aller un peu au bout de quelque chose qui me dispensait de ne pas vouloir. Un truc en positif, qui mobilise un peu plus que mon imaginaire, qui nécessite une collaboration de tous les petits bouts de mon être. A la troisième bière je levai le camp, saluai le bar et dévalai la rue. Je savais pertinemment où la trouver, exactement, sans avoir à me remémorer un moindre instant du chemin.

Me voici enfin en bas de chez elle. C’est à ce moment que je compris tout ce qui me faisait hésiter, m’envoyait sur ces chemins de traverse, me poussait à ne pas y aller si vite, avec tout ce qui m’en parlait de cette recontre. Je ne savais pas où sonner. J’ignorais son nom.

14.12.06

Shakespeare in love

Il était tout désolé de m’avoir fait attendre quelqu’un pour rien, à quoi je répondais que j’avais pas attendu puisque nous parlions, que j’étais ravi de faire sa connaissance et tout et tout. Il fallait se mouvoir à présent, vaquer à nos occupations. On se donnait un genre de rendez-vous au dimanche suivant, même lieu, mêmes lectures. Après un échange de poignée solide nous filions chacun sur nos chemins respectifs et divergents. J’avais dans l’idée une petite station Parc Monceau, regarder les gens qui passent, qui courrent, qui s’embrassent, qui parlent, regarder les autres faire des choses pendant que je lirai. D’un oeil. J’étais à une clope du parc, longeant ses grilles j’observais des photos exposées, des paysages exotiques, grande spécialité du lieu. Une série sur les Touaregs, leur quotidien. Je restai un moment devant une de ces photos, un superbe visage auréolé de bleu. “Superbe, n’est-ce pas?” Il fallait en convenir, ce que je fis en jetant un oeil sur qui venait de faire cette remarque juste et définitive. Un petit vieux, qui s’en allait déjà. Je le regardai s’éloigner.

Il y a tellement de monde à Paris que les occasions de croiser quelqu’un avec quelque chose sont très largement supérieures que dans n’importe quelle autre ville de France. Alors que les chances qu’une telle chose advienne sont à peu près équivalentes. Mais voilà, ça circule tellement, on vit tous les uns sur les autres et en telle quantité qu’inévitablement... Alors marcher tranquillement dans la rue est un exercice incomparable. On ne sait plus où donner de la tête. Mais pour voir quoi? Paris n’est pas spécialisée dans le beau. Rien de remarquable en soit. Rien d’extraordinaire, si ce n’est cette formidable accumulation de quotidiennetés, de choses très communes mais à un stade de concentration tel qu’il en sort quelque chose de très spécifique. Paris est une ville d’occasions, de milliers d’occasions, de milliers d’occasions de choses différentes. Tout n’y est pas possible, mais rien n’est moins impossible qu’ailleurs et un regard lancé par hasard dans n’importe quelle direction renvoit des milliers de stimuli. Quand on voit tous ces parisiens qui marchent dans la rue dans leur grande solitude, on ne peut qu’être effrayé au premier abord, mais dès que l’on s’arrête un instant pour commencer un semblant d’échange, on se rend compte que tout le monde n’a qu’une envie, c’est échanger, parler, se découvrir. J’exagère à peine. La foule n’est pas assez dense ici pour désindividualiser totalement, il y a assez d’espace entre les parisiens pour permettre des milliers d’intéractions. La juste distance pour le regard.

Voilà pourquoi j’apprécie la marche à Paris, puis de m’arrêter dans un lieu de passage, et d’observer. Et d’être observé. C’est le fameux “World is a stage”, Paris est une grande ville d’acteurs et chacun y cherche son meilleur rôle. Je n’ai pas ressenti cela à Londres, Rome ou Barcelone. Mais peut-être est-ce la même chose là-bas, qu’il faut y rester plus longtemps pour observer ce phénomène. Peut-être qu’après tout, Paris n’est pas si originale que cela. J’en étais là de mes réflexions quand je décidai de continuer ma route jusqu’à mon point de rendez-vous habituel avec le Parc Monceau.

Une fois la grille principale atteinte, tout devenait automatique, j’avais tellement ce chemin dans les jambes, que je pouvais, les yeux fermés, arriver jusqu’à ma destination. S’il n’y avait tous ces coureurs. L’entrée passée, je tournais à gauche, prenais l’allée, longeais le point d’eau, laissais le grand saule sur ma droite puis atteignais mon banc, celui auquel il manque une latte, celui qui fait face à l’intersection des trois chemins de l’aile est du parc, derrière le bac à sable. Personne n’occupait mon banc ce dimanche. Je m’y installais, le soleil l’éclairait . J’avais devant moi un grand espace vert où une centaine de personnes se reposaient. En grande partie des couples, jeunes. Sur les allées passaient des coureurs, des parents avec leurs enfants, et un petit groupe d’ânes, attraction très appréciée des gamins. Et je restais une bonne heure, là, tranquille, reposé.

La faim commençait à poindre le bout de sa fourche. Il me fallait lever le camp. Soit je rentrais à la maison me préparer un encas, soit je m’arrêtais à une boulangerie pour prendre un sandwich et continuais mes pérégrinations dominicales. J’hésitais, car la première solution mettait fin, je me connais bien, définitivement à ma ballade. Mais la seconde pouvais également s’achever de la même manière, suivant l’état dans lequel me trouverait le pallier de la boulangerie. Je fouillais mes poches, comptais ce qu’il me restait de monnaie. Tout était possible, j’avais de quoi voir venir. Cela ne résolvait rien. Il me fallait prendre une décision sans aucune aide extérieure. Comment me sentais-je? Avais-je encore la force de marcher à l’aventure? Avais-je encore l’envie de voir du monde? Je pouvais également passer quelques coups de fil, proposer des rencards, ou aller au cinoche, ou encore rentrer et lire, ou regarder la télé, ou encore... Je décidais de passer outre ma faim et d’aller faire un tour du côté de chez Charlotte, juste pour voir. Je ne connaissais pas bien ce coin du XVIIème, les immeubles étaient pas mal, et la faune locale peu nombreuse. Peut-être une bonne transition vers la maison et sa solitude confortable?

Je prenais le chemin des grilles puis la route qui s’ouvrait devant moi. J’avais dans un coin de ma tête l’intention de donner à ce cheminement une coloration un peu mystique. Il devait en sortir une décision. Je ne voulais rien de définitif, mais créer des conditions. Je sentais qu’il était inutile de continuer à y penser, mais malgré moi elle m’apparaissait. C’était peut-être un signe? J’avais été troublé par cette jeune femme, c’était certain, mais elle n’avait pas cette réalité nécessaire à l’action. Elle n’était qu’un trouble, pas une forme nette, un souvenir auquel il manquait une myriade de détails, je ne pouvais dire la couleur de ses yeux, ou de ses cheveux, j’avais vaguement encore en tête la forme de son visage, quelques échos de sa voix, mais rien de précis, d’objectivement descriptible. Ca me turlupinait. J’entamais le chemin sur cette considération.

13.12.06

De l'art de la conversation

“Vous avez vu le PSG. Ça faisait longtemps, hein ?”
Une voix juste à côté, un peu en arrière qui me disait “6 à 0, face à l'OL c'est fou !” Je plaque l'œil un peu sur les bords et devine une forme plutôt imposante. “6 à 0 ! Quelle avoinée !” Je présente un bout de sourire et répond une bafouille affirmative. “Et dire qu'il y a deux ans…” Je passe un peu les détails, mais tout le speach qui suivait tournait autour de ça, la victoire du PSG, et sa première place et que ça faisait du bien. Le foot, tout le monde peut en parler, ça fait du lien. Facilement. Alors je tourne un peu mon buste et commence une discussion générale sur le football, que ça va mieux depuis quelques temps, que les matches sont redevenus intéressants à suivre, que le championnat français revenait de loin, que ça valait la peine de s'abonner au stade. C'était le retour des héros. Ma bière finie, je commençais le rituel d'éjection des lieux, sur un dernier échange sportif. J'espérais. Mais mon voisin, il se sentait bien de continuer à parler un peu, me propose une autre bière, que c'est dimanche, que ma foi y'avait le temps. J'opine un peu gêné, et me transfère à sa table.

Avec le foot on tient pas des heures non plus, assez rapidement, nous avions épuisé le sujet, donc direction le quartier, la vie locale, et un peu de politique. On n’était pas trop éloignés ma foi, quelques petits détails, mais presque rien. Et sur le quartier, il était costaud le gars, ça faisait un moment qu’il vivait dans le coin, il savait l’histoire de plein de bâtiments, et des commerçants aussi. Depuis 20 ans il vivait là, rue de Saussure, il avait vu le quartier évoluer et devenir un peu branchouille, il a vu les plus défavorisés poussés toujours plus loin, vers Brochants et la p’tit banlieue. Y’a encore quelques endroits préservés, un pâté de maisons par-là, une ruelle par-ci, mais plus grand-chose de la vraie vie de quartier d’avant, de ses débuts. Il avait une galerie à 200 mètres, il l’a revendu le local, qu’est devenu un restau japonais, quand c’était le plein boom, y’a une p’tite dizaine d’années. Et depuis, il est salarié chez un assureur, il se traîne, doucement en attendant de ne plus avoir à bosser, il attend la retraite, mais c’est pour dans plus de vingt ans. Il savait qu’il avait plus vraiment les moyens de faire autre chose, il faisait le dos rond, et pour s’occuper, ben il peignait un peu. Y’a deux ans, une galerie vers Nollet a présenté quelques uns de ses tableaux, pas un gros succès. Mais il avait remis un pied dedans. Depuis, il avait repris un peu d’espoir, qu’après tout, ça pouvait encore changer. Mais il y croyait pas plus que ça.

Ils étaient nombreux dans sa sitution, des anciens des arts qui se retrouvaient à palper un salaire de fin de mois, parce que la bohème, c’est épuisant, qu’il faut avoir les reins solides, et l’envie, surtout l’envie, y croire, mais bien, dur comme fer, pas d’alliage, que du solide, du pur. “Faut être un pur” il répétait. Y’en a qui veulent continuer alors que ça passe pas, qu’y a rien qui en sort, ils continuent, s’obstine, jusqu’à ne plus pouvoir revenir en arrière et peut-être tout gâcher. Toujours continuer, quand tout dit qu’il faut au moins faire une pause, reprendre son souffle. Jusqu’à l’épuisement y’en a qui vont, jusqu’à plus pouvoir reprendre un brin d’air, étouffé par la volonté d’imposer ce petit quelque chose de sublime qu’ils ont en eux, à tous, au monde, cracher le ça qu’ils ont dans les entrailles et en foutre partout, s’exploser au monde, et tout envoyer chier. Magistralement. Rien à branler du reste, peuvent creuver, ils s’en branlent, c’est pas eux qu’est important c’est ce truc-là plus fort que tout, un truc qu’ils portent, ils sont venus au monde que pour l’accoucher leur truc-là, juste mettre une empreinte qu’ils sont venus au monde, en bas, à droite, dire que c’est eux qui ont porté ça, j’étais là ils disent en faisant ça, et c’est moi qui l’avait dedans.

Bon, il était pas de cette lignée, il avait pas un truc gros comme ac en lui, juste une sensibilité, et une technique qu’avait l’air pas commune. Il m’en disait juste assez pour que j’ai envie d’en voir plus. C’était ma petite surprise du dimanche, un genre de cadeau inattendu, qui fait bien plaisir. Et qui peut aller plus loin parce que ça inspire des rencontres un peu fofolles, décalées. J’avais presque envie de m’y mettre à la création, histoire de savoir si moi aussi j’avais un truc, si j’étais pas condamné aussi au salariat sec, sans rémission possible, peut-être après tout moi aussi je pouvais peindre, ou sculpter, ou écrire des trucs et des machins, et même signer en bas à gauche, et reprendre malgré tout le chemin de tout le monde, laisser une petite trace. Il me proposait en pleine rêverie de passer pas loin d’ici, voir un pote à lui qu’est aussi dans l’art, mais qui s’en sortait mieux, parce qu’il avait fait attention dès le départ à pas se mettre dans le rouge. Soit.

On règle nos consos, laissant au serveur la libre jouissance de la table et des chaises, et du sol qu’est dessous. Nous partons tranquillement vers le haut de Lévis, on traverse l’avenue, on fait quelques coins et on entre dans une brasserie ridiculement petite, juste de quoi acceuillir un bar et une dizaine de tables, et le double de chaises. Au bar un gars qui sirote un blanc, derrière le serveur, avec moustache et clope, qui commente le Parisien du jour. Une table occupée, vers le fond. Après un petit salut à la cantonade, on se dirige vers une table vide encore un peu plus au fond. “Va pas tarder” On était arrivés juste un peu trop tôt, à un quart d’heure ça devait se jouer. Comme on devisait depuis le début sur un train soutenu, cette attente n’était aucunement gênante. Le changement de cadre était même bienvenu. Ca faisait longtemps que j’avais pas profité d’un bon vieux bar populo, tout pénard, sans excès. La bière à deux euros, comme au bon vieux temps. On trinque et se remet à blablater. Une demi-heure plus tard, toujours pas du gars en question, juste un nouveau consommateur au bar. Inquiétude, regardage d’heure, consultation de messagerie. “Ca lui ressemble pas” qu’il dit. On s’accorde encore une demi-heure avant de décamper, on avait d’autres choses à faire, même s’il était difficile de leur accorder la moindre importance, on a toujours des choses à faire, le tout c’est de ne jamais les considérer plus que de raison. Fallait faire des choses pour passer le temps. Rien de plus.