La nouvelle vie parisienne

11.1.07

J'en reste baba...

Il y a Monceau, mais il y a aussi les Tuileries. Il y a aussi les Batignolles. Après, tout dépend de quoi j’ai envie. Aux Batignolles, ce sont les cygnes neurasthéniques qui nettoient la fange sur laquelle ils glissent, à Monceau ce sont les joggers aux parures multicolores, aux Tuileries les canards qui se posent sur les plans d’eau. J’avais plutôt envie de canards. Et comme le temps s’y prêtait, le parcours ne pouvait se faire qu’à pedibus. Je laisse mon canard au bar, passe prendre un sandwich dans une boulangerie en chaîne et le chemin de Saint Lazare, enfin la route vers Saint Lazare, puis Opéra, puis le Louvre puis les jardins sus indiqués. La foule parisienne est légèrement dévêtue, le soleil est à son apogée, tout va pour le mieux. Mes yeux sont parfois happés par un décolleté, une échancrure et autres transparences qui font la gloire internationale de cette bonne ville de Paris, dont on dit d’ailleurs, qu’elle est capitale de l’amour, ce qui est tout de même un peu exagéré. Paris est la capitale des gens seuls et qui travaillent et donc qui ont les moyens de s’offrir quelques fantaisies et repousser toujours plus loin ceux qui pourraient, dans ce paysage, détonner ne serait-ce même qu’un peu, et plus nous avançons dans le temps et plus ce phénomène acquiert toutes les caractéristiques de l’évidence. Cette ville perd son ancienne particularité, elle devient homogène, impropre au peuple, occupée par de nouvelles tribus un peu rapidement baptisées « BoBos » seuls capables de répondre aux exigences des « ProSpés » propriétaires spéculateurs en termes de revenus et de retours sur investissements. Tout cela nous éloigne de mes canards.

J’ai un souvenir de canards surfants sur une eau verdâtre, quand, un livre à la main, j’écoutais distraitement leurs cancanements parfois hystériques à la vue d’une mouette venue d’un tire d’ailes de décharges avoisinantes agresser leurs progénitures, sur un passage précis de Don Quichotte piégé par une poignée de nobliaux en goguettes. Ce moment m’est réellement resté. A chaque fois que je retourne sur les lieux de ce souvenir, j’écoute plus attentivement les bruits venus de cette mare à la recherche d’un nouveau moment tout simplement magique. Les seuls volatiles qui survivent normalement à la vie parisienne sont les pigeons, et voir un quelque chose de différent paraît soudain extraordinaire. Un cormoran au bord du canal, une buse sur un arbre, un cygne sur le gravier ou une corneille sur le rebord de ma fenêtre, voilà des événements, une mouettes qui déchire un caneton, une pie qui dévore le cadavre d’un pigeon ou un épervier qui attaque un moineau au ras d’une tour de la TGB, voilà des drames, la nature se bat pour continuer d’exister et reprendre un peu de sa sauvagerie à la ville alentour, ou peut-être imite-t-elle simplement la vie des hommes qui l’habitent ? Merles, moineaux et passereaux ne font pas le poids quand un huissier se présente, seuls survivent les prédateurs dans cette ville ouverte. Süskind a eu cette vision si simple du pigeon clochard du ciel, il n’est qu’à voir nos principaux confidents qui ne sont ici qu’hordes de quadrupèdes dont le grand loisir est de crotter les trottoirs de leurs maîtres. Putain ! Paris ça craint.

J’ouvre mon Ponge acheté de frais, assis sur une chaise inconfortable, les jambes surélevées, les pieds reposés le haut d’une grille décatie. Je laisse parfois mes yeux parcourir la foule des promeneurs du lundi, touristes avant tout, mes oreilles gaulent en passant un ou deux sons agréables qui me replongent dans le rythme hallucinant du phrasé pongien. Des petits moments de bonheur simple mais très complexes à installer, il faut réunir beaucoup de conditions. J’aurai pu ne rien avoir à me mettre sous l’imagination, que des trucs stéréotypés, banaux, rien qui ne soit assez particulier pour lancer cette machinerie si fragile qui produit du fantasme. Il me faut comme cela des nœuds, des moments qui se tordent comme l’on fait des chiffons humides que l’on dégoûte, des nœuds qu’il faut tendre pour qu’ils dégueulent tous les mots qui imbibent les fibres du temps. Ces mots me dégoulinent sur les mains, coulent ensuite le long de mes bras et perlent au repos un peu partout sur le reste du corps. Ce sont ces mots-là qui s’imaginent en moi et donnent de la pâte au monde alentour. Tu n’es pas arbre seul, ou oiseau ou excrément sur le sol, ce sont des mots et aucun n’est neutre, en lui.

Et une nouvelle fois mes canards sont partis en sucette. Ils sont pourtant bien là, derrière mon livre à faire leur vie, tranquillous, pas emmerdés par les mouettes, ou les pies, ou tout prédateur de mare ou de bords de mare. Peut-être un gamin un peu aventurier et sadique qui lance des morceaux de je-ne-sais-quoi vers les palmipèdes, ou est-ce du pain ? A la fin de quelque phrase je lève les yeux et observe quelques instants leurs rondes sur l’eau, leurs jeux, leurs amarissages et je reprends un peu plus rêveur ma lecture. Je peux rentrer loin en moi dans ces moments, multiplier certains mots et donner au canard le caractère d’une femme qui penchée au dessus de mon épaule taquinerait doucement le lobe de mon oreille en murmurant un coin délicat. Je n’irai pas au cinéma aujourd’hui, c’est trop tard, je n’en aurai pas le courage. Après quelques heures de ce repos, je décide de dégainer mon portable et relancer la machine aux bonnes nouvelles. Avec l’espoir d’avoir enfin quelqu’un au bout du fil.

9.1.07

Bret Easton Ellis n'a rien inventé

Paris ça craint. Mais bon, on est là surtout pour bosser et finir à la retraite en Province, de là d’où qu’on vient. Parce que presque tous les parisiens ne viennent pas de Paris mais d’ailleurs, des villes où qu’y a rien à faire. Bon, au boulot !

Quand je me lève je commence par faire quelques exercices d’éveil musculaire, en faisant chauffer mon café, je fais des étirements. Le corps droit, je lève mes bras et les pousse loin en haut, puis loin sur les côtés. Ensuite tout en gardant les jambes bien droites et parallèles, je touche la pointe de mes pieds avec mes mains. Puis je me sers un mug de kaoua. Après la première gorgée, j’allume l’ordi et je m’allonge par terre, je m’étends de tout mon long sur le dos, je ramène mes jambes vers moi tout en laissant mes pieds à quelques centmètres du sol afin de travailler mes abdos. Ensuite je mets mes mains derrière la tête et je soulève mon buste légèrement en gardant le dos bien collé au sol. Je fais ce geste plusieurs fois, jusqu’à ce que mes abdos chauffent bien. Ensuite je me redétends, je prends une autre gorgée de café et je remets ça. Une fois que j’ai bien sué, je me recroqueville puis me détends. Viennent les pompes, les jambes sur le fauteuil, les mains bien collées au sol et le dos bien droit, je commence à faire pomper mes biceps. Une dizaine de fois. Puis je repose mes pieds au sol et je refais une dizaine de pompes. Ensuite, nouvelle gorgée de café, je regarde mes mèls, je me ressers du café (la cafetière est normalement vidée), je prends une nouvelle gorgée, puis j’avance mon fauteuil juste au dessous d’une barre que j’ai installée dans le cadre de la porte de ma chambre, je me suspends à cette barre et m’aide de mes pieds pour me permettre de faire des tractions. Tout mon corps travaille jusqu’à ce que mes bras soient anesthésiés. Ce moment marque la fin de mes exercices du matin. Je m’étends dans mon canapé et reprends ma respiration. J’ai chaud, j’ai un peu mal aux bras, les abdos tendus, je vais bien. La sueur dégouline de mon front.

Bon, ensuite faut que je me lave. Je commence par un bain de bouche de Plax, ça ramollit la plaque dentaire et ça tue les bactéries. Paraît-il. Pis ensuite je lance la douche, et le temps que l’eau se réchauffe pour atteindre la température adéquate, je commence à me brosser les dents. Je fais deux fois le tour complet de ma dentition et finit par le brossage de ma langue. Ensuite je commence à passer un premier coup de savon sauf sur les jambes, les bras et le ventre, parce que faut pas trop se savonner m’a-t-on dit. Je me rince et mes lave les cheveux. J’utilise du Dove comme savon, parce que c’est doux mais avant j’employais un bon vieux savon de Marseille, mais j’ai changé. Et mon shampooing, c’est du Elsève, mais je prends jamais le même parce que je sais jamais lequel j’utilise sur le moment. Ça dépend du supermarché où je suis. Puis après avois bien shampooiner mes veuchs, je repasse une couche de savon et je me rince de la tête au pied. J’élimine toute trace de savon de ma peau puis de la baignoire, des murs de la baignoire et du rideau de douche parce que y’a rien de pire que d’avoir encore un peu de savon sur la peau ou pas loin quand je sors de la douche. J’aime pas ça. Ensuite j’utilise trois serviettes de bain pour bien me sécher, il faut que je sois absolument sec, sinon j’ai une crise et je me gratte toute la journée. Une fois bien sec, j’utilise un déo en stick et je me parfume. Pour le parfum ça dépend, actuellement c’est Lanvin, mis avant c’était Guerlain. Et le déo c’est toujours le même il est noir et je sais plus la marque. Noir et rouge. Puis je m’habille. Je finis de regarder mes mèls et je descends prendre mon libé dans la boîte aux lettres. On peut à ce moment dire que j’ai fini ma matinée, même si c’est 15h ou 10h. C’est moi qui choise.

Avec ce libé j’ai le choix, soit je le lis dans un bar, dans mon canapé ou alors je le jette sans le lire, parce que ça me fais chier de le lire. Aujourd’hui, je décide de le lire dans un bar. Il faut un bar tranquille, avec musique légère et pas trop de monde, un bar bien éclairé, donc un bar d’angle ou avec une grande baie vitrée, et qui est bien aéré. Y’a un bar pop super tranquille près de l’appart. J’y vais. Gauche, deuxième gauche tout droit, 500 mètres et m’y voilà. Je salue la compagnie et me pose au bar. Je commande un crème, allume une clope et me lance dans la lecture du journal.

Sur un air de Coltrane je découvre qu’on va tous mourir de froid, que tout le monde aura du boulot, et que mercredi un super film sort au cinoche. J’arrive aux pages cultures en même temps qu’un jeune couple s’installe au bar, à un tabouret de moi. Leur discussion occupera ma demi-heure suivante. Tout en feuilletant le parisien du bar, je suis ce qui se dit, d’une oreille malgré tout attentive parce que ce que j’ai sous les yeux manque d’intérêt. Elle est serveuse dans un bistrot, lui cadre commercial, ils vivent ensemble, ils ont un accent un peu pointu, et une manière particulière d’avancer leurs arguments. Beaucoup de références, nortamment à leurs familles respectives. Ils ont choisi ce bar pour se disputer, doucement, mais on sent de la tension. Ça me fait sourire. Je remarque que le barman n’est pas insensible aux charmes de la demoiselle. Il est 12h45, il fait super beau, je vais me grailler un sandwich dans un parc. Puis j’irai voir un flim. Puis on verra.

5.1.07

C'était donc ça...

Je marchais au milieu des vignes, le soleil était chaud, l’air était doux, je sentais mon corps au repos. J’étais bien. Pourtant, je pouvais entendre au loin le tonnerre. Au loin, mais pas un seul nuage. Et le tonnerre devenait de plus en plus fort, jusqu’à me vriller les tympans. C’était le téléphone qui sonnait près de moi. Je le pris et bafouillai un « allo ? »

« Bonjour, ici Mme M. de l’entreprise T. Je vous appelle suite à l’entretien que nous avons eu il y a quinze jours. Voilà, je voulais vous confirmer que votre candidature avait été acceptée et je voulais savoir si vous étiez susceptible de commencer votre contrat ce mercredi. » Confirmation indeed, grand sourire au téléphone, superlatifs en tout genre. Noël ! Noël ! Il était 10h15, le début de la fin commençait, ou le commencement du début de la fin de quelque chose était en marche. Dans deux jours, je serai de nouveau comme tout le monde, je n’aurai plus toutes ces heures à tuer à attendre que des événements adviennent. Je serai enfin occupé. Heureux d’être de nouveau indisponible.

Je me réallongeai béatement. Toute l’énergie que je canalisais pendant cette période de jeûne laborieux partit soudain de moi en désordre, un immense flash de chaleur, la respiration irrégulière, le cœur en campagne, les jambes tendues et une irrépressible envie de pleurer. Je décidai de laisser parler tout ça, d’atteindre un nouvel équilibre, la possibilité de continuer à faire des choses sans avoir à les penser, que ce soit mon corps qui guide tout. Je partai inévitablement de ce principe que peux de choses nécessitaient de faire des choix, que dans la majorité des cas, il fallait laisser filer, faire que les choses se fassent d’elles-mêmes, comme par l’opération d’un truc supérieur, qui dépasse tout. Inutile de réfléchir à comment je vais marcher dans la rue, je marche, un point c’est tout, il en allait de même pour toutes les autres actions, elles se font parce que c’est ainsi, ce sont des réflexes. Trouver du travail c’était autre chose, je devais m‘efforcer de. Et parfois, on trébuche, comme hier, mais je pensais cela comme une inaction volontaire, un moment qui est passé parce que intérieurement je faisais quelque chose en conscience, me concentrant sur les pas en cours je ne voyais pas le paysage, ne sentais pas l’air, n’écoutais pas les bruits. J’avais fait un bout de chemin le regard en dedans, inattentif à ce qui se passait au dehors, là, à côté, presque contre moi.

Donc je pleurai. Ce soulagement immature me semblait beau, que je sois comme ça pris dans un tourbillon, ça me faisait kiffer, c’était de la jouissance brute. J’étais bien dans ce truc de désespoir, d’émotion qui s’exprime, qui décharge, un trop-plein, j’atteignais un point important, le centre de la boucle du nœud, je devais en profiter un maximum car je savais qu’avant de me retrouver dans ce même instant, il me faudrait peut-être des années, et un nouveau cheminement complexe, reconstituer un réseau d’instants, d’émotions, de paroles, qui se concentrerait dans une pelote pour donner ça, cet éclair. J’avais déjà atteint ce degré de réalisation et je me souvenais encore de la descente qui suivit. Le gouffre qui m’attend, je le connaissais. Mais pour le moment, je jouissais. Et c’était bien.

Tout ça n’a pas duré bien longtemps. Peut-être un quart d’heure. J’avais devant moi deux pleines journées de liberté. Je n’avais aucune obligation, rien à faire, j’étais dans une espèce de prologue, ou de préface, pas la peine de lire, de passer par là, je pouvais faire le choix de me concentrer dessus, de parcourir avec attention ce moment, ou de laisser couler, de suivre du regard les lignes inscrites sans trop les déchiffrer. Feuilleter ces moments la tête dans les nuages. Deux jours donc.

Il fallait avertir tout le monde de cette bonne nouvelle. Mes parents d’abord, ensuite mes amis, et puis mon ancien employeur qui s’inquiétait de ce que je devenais. Expliquer ce que j’allais faire ne fut pas très simple, car je ne savais pas moi-même exactement en quoi cela allait consister. Mais en gros je devais remettre en forme des données accumulées sur des sujets divers pour une entreprise qui vendait des contenus sur plein de domaines à d’autres entreprises. Il y avait un peu de tout : habitudes de consommation et opinions de consommateurs, des tests de produits très variés, des classements d’entreprises et beaucoup de chiffres. Il fallait faire des statistiques et ensuite les expliquer pour permettre aux entreprises clientes de gagner plus d’argent grâce à nous. Voilà.

Comme tout le monde travaillait à cette heure-ci les appels furent rapides, parfois je laissais un message, parfois j’expliquais en deux mots ce que j’allais faire. Seul mon ancien employeur avait plus de temps, et c’était certainement à lui que j’avais le moins de choses à dire. Après de longues félicitations et que c’était normal, que j’avais toutes les qualités requises pour réussir, qu’il avait eu beaucoup de plaisir à travailler avec moi, il se souvint avoir déjà rencontré un des patrons de ma nouvelle boîte et qu’il était sympa et que je devais lui transmettre ses amitiés si je le voyais. Une fois le combiné reposé, je ne pus m’empêcher de penser combien ces gens-là étaient hypocrites que si j’étais tel qu’il me décrivait pourquoi n’avait-il pas cherché à me garder en me payant un peu mieux ? C’étaient des encouragements qui ne valaient même pas la salive qu’ils sécrètent.

Je me mis à la recherche d’un rituel satisfaisant pour marquer en toute connaissance de cause ce moment, ma foi, important. Un bain, avec de la mousse, des sels spéciaux, puis un bon rasage, coupage d’ongles, ponçage des cals aux pieds, lavage en profondeur des dents et même un café clope dans le bain, chose rarissime. Et puis un restau pour moi tout seul, celui que je préférais et aussi un tour à la FNAC. Et un cinoche aussi. Un verre dans un bar sympa, avec des potes. Tout ça m’amènerait vers huit heures du soir, soirée pizza et puis on verra sur le moment comment tout le monde se sent. Et puis des résolutions. Il fallait que je trouve des résolutions à prendre, une direction. Je sortais d’un immense espace de liberté, quand tout était possible. A présent, moins de choses seront possibles et il me faudra faire des choix. Je le voyais comme ça. Des choix, pas de vie, mais comment dire, me limiter à quelques chemins. Je ne me sentais pas de rester seul, il me fallait une présence, quelqu’un avec qui partager des choses. Donc plus qu’une présence en fait, mais pas trop non plus. La réapparition de la régularité dans ma vie devait avoir pour conséquence logique la stabilisation sentimentale. Je n’étais plus dans la singularité.

Quand on est seul et sans travail on n’est rien, en fait, on est quelqu’un qui n’a pas de travail avant tout, chômeur, le reste est sans importance. A partir du moment où on a un travail, mais qu’on est seul, on devient célibataire et de fait il faut sortir de cet état pour être en couple. Et toute la vie parisienne c’est cette course contre le célibat, c’est l’appartement plus grand que permet la vie à deux, les soirées avec les potes de l’autre, et la séparation d’avec cette vie réellement imaginaire des gens que l’on croise dehors. Car si jusqu’à présent j’avais fait des rencontres, c’était parce que je n’étais pas vivant pour la vie parisienne, j’étais un fantôme, comme un second soi à qui l’on parle quand on est seul, une chose éthérée qui n’est rien en soi, que l’on investit de ce que l’on veut. J’étais la vie rêvée de Paris.

3.1.07

Un bien bel échec

Se poser ainsi un bon moment, à table, dans le calme, ça réconcilie avec la vie. Le cœur bat doucement, le corps retrouve une température unique, les yeux se reposent, les sentiments exprimés sont liés, les gestes calmes, et l’air autour est serein. Tout coule. Quelque chose de complet est atteint. Et c’est tout. Rien ne peut ressembler à ces moments-là que ces moment-là, moments uniques qui dépendent de tellement de choses qu’il est impossible de les répéter. On y passe une fois par ce chemin, on y laisse sa marque qu’une fois, une fois pour toute, et quand on se retourne juste pour voir, pour garder ce moment en mémoire, on ne voit rien, tout a déjà disparu et le moment suivant n’est plus le même. On sait que rien n’a été comme avant et que jamais rien ne lui ressemblera. Et après, on ne fait que descendre, le corps change de température, les mots viennent moins facilement et on ressent comme un manque, un léger regret de ne pas en avoir profité plus longtemps. C’est fini. Quelque chose s’est achevé sans que l’on puisse dire exactement quoi, et pourquoi c’est vraiment fini. Nous étions sur le canapé quand tout est arrivé. Elle venait de parler, m’interrogeait du regard, le dos droit, les deux pieds bien appuyés sur le sol. La main tendue vers moi.

Je ne sais pas ce qui m’a pris à ce moment de ne pas la saisir, j’étais un peu lointain, je jouissais de mon état. Sa main se reposa sur sa cuisse, elle s’affala sur le canapé et pendant une bonne minute, nous ne dîmes plus rien. J’avais le regard dans le vide, elle semblait réfléchir à quelque chose. Elle se leva et me proposa de partir, qu’elle était fatiguée. En quelques instants, c’était plié, il n’y avait plus rien à faire ou à dire. Je n’avais qu’à lever le camp, me déployer et virer vers chez moi. Deux bises et j’étais dehors. Rien en moi ne contestait ce départ, il était naturel, c’était la seule et meilleure chose à faire. Partir. Et peut-être oublier. Dernier échange de regards et puis la porte. Dans l’escalier je pensai à autre chose, comme si rien ne venait de se passer, je rêvassai, tout en comptant les marches. Ce n’est qu’une fois dépassé le coin de la rue que me vint en tête cette idée que je ne la verrai plus, que j’avais complètement merdé cette rencontre. Je ne m’en voulais pas, c’était comme ça. C’était inscrit quelque part. J’en garderai le souvenir.

Sur le chemin, rien ne vint occuper mon esprit. J’étais dans le vide, le silence dedans. Mon regard ne se posait nulle part, rien n’illustrait mon champ visuel. Pourtant je pouvais voir toutes les formes alentour, nettement si j’en avais eu le besoin. Or, tout ce qui m’entourait m’était inutile, quel usage faire de tous ces stimuli visuels, auditifs, olfactifs, quelles idées pouvaient germer de mon extérieur. Je sentais mon corps avancer dans la rue, mais rien n’avait la pâte du réel. Tout devenait impalpable. Les rares personnes que je croisais se limitaient à leurs ombres, pas de visage sur ces corps en mouvement. Je vagabondais, avec pourtant comme buts ma rue, mon escalier, mon appartement. Et rien de plus.

Une fois la porte refermée, je me retrouvai seul. La lumière crue de mon plafonnier donnait quelques reliefs aux affaires éparses du salon. Chaque ombre tranchait son support, la table s’enfonçait dans le sol, le livre dans la table et mon regard caressait doucement les bords souples du seul livre là debout au milieu de ce petit espace blanc, au centre de mon univers domestique. Je m’assis dans mon fauteuil, devant mon ordinateur, je l’allumai et commençai à écrire.

« Plus rien ne vaut que je déplace ce corps neuf que je me suis fait. Et ma prochaine étape se montrera d’elle-même. Et demain m’accueillera dans un sourire enfantin »

Je n’arrivai pas à aller plus loin que ces quelques mots. Pourquoi attendre seul qu’un nouveau jour arrive. Autant s’endormir et profiter de la richesse de ses rêves pour faire que demain arrive plus vite. Une fois déshabillé, je n’avais plus qu’à faire une toilette sommaire et m’allonger, et attendre que la nuit passe. Je me fis cette réflexion qu’à force de faire se passer le temps, je n’aurai plus grand-chose à deviner par dessus mon épaule. Chaque jour vide efface mon chemin. Demain ça ira mieux.

27.12.06

C'était pas la peine d'en faire un plat

J’avais un peu la trouille. Devant sa porte, ça devenait presque de la panique. En y pensant, j’en souriais. “Je vais paniquer?” Il me fallut un petit moment pour l’effacer, ce sourire, me détendre en m’envoyant des doses massives d’idées futiles et loin de mon sujet. Je devais divaguer un peu pour retrouver un peu de confiance, et surtout de l’allant. Parce que j’en manquais grave. La sonnette était prête à accueillir mon doigt. Premier échec. C’était trop vite, je devais décompresser un peu pour pouvoir actionner le machin et cherrer le truc. Deuxième échec. Ca devenait un peu lourdingue, mais en y réfléchissant bien, ça avait aussi son côté positif, elle devait venir m’ouvrir sans avoir à l’appeler. Cette simple idée me détendit presque immédiatement. Un peu à elle de bosser, me dis-je. Après tout, j’ai tout fait.

Elle vint enfin. “Ben alors?” commença-t-elle. Elle s’étonnait que je mette autant de temps pour gravir les trois étages. Quinze minutes me dis-je pour réagir, elle devait faire plein de petites choses, peut-être préparer un apéro ou un truc de ce genre, se changer pour paraître au mieux, mais in fine walou, elle avait encore sa sortie de bain, le salon était en bordel, elle regardait le télé, tout simplement, en attendant que je daigne sonner. J’expliquai vaguement que j’avais hésité, je ne me souvenais plus de l’étage, et que je n’osais pas sonner n’importe où, que je craignais de déranger un voisin et qu’après tout ça m’avait permis de retrouver mon souffle parce que j’avais beaucoup marché et qu’arrivé en bas j’étais en sueur, et comme ça j’avais séché et que j’avais meilleure mine, et que voilà j’étais un peu coquet. Elle sourit.

Elle devait faire un ou deux trucs, que je pouvais m’affaler tranquillou, qu’il y avait des trucs dans le frigo cette fois-ci et que c’était sympa de me revoir. Sur quoi je babillai un truc qui la fit me regarder directement dans l’oeil droit. Son dos disparut derrière la seconde entrée du salon. Je pris mes aises. Elle était pas là la télé la dernière fois. Peut-être ne l’avais-je pas vue, tout simplement. Un documentaire animalier était en cours de diffusion, un truc sur les ours polaires. On en voyait un qui chapardait dans des poubelles. Puis après un autre abattu par des gens qui avaient eu peur. Il y avait des policiers de là-bas autour de l’ours. Il n’y avait pas de son. Elle revint habillée de ville.

“Comment s’est passé ton retour la dernière fois” La conversation était engagée. Elle devait durer jusqu’au souper.

Quand j’évoquai son ex, elle m’expliqua qu’il l’avait appelée pour s’excuser et lui demander une seconde chance, qu’elle lui refusa. Il promit de ne plus l’appeler à ce sujet. J’en sourit. Le reste occupa notre longue conversation. Elle n’avait pas chômé non plus, elle fit de nombreuses rencontres de son côté. La dernière se finit en boîte au petit matin, tout à l’heure. Rien de passionnant, mais un bon moment d’éclate. Elle avait dansé toute la nuit avec un groupe d’élèves d’une école de commerce qui fêtait la quille. Une des jeunes diplômées vivait près d’ici, elle étaient rentrées ensemble. Il y avait eu un trouble. Quelque chose qu’elle n’avait jamais ressenti pour une fille. Enfin si une fois, c’était il y a longtemps, quand elle était au lycée. Pour le coup, je fis un peu la gueule, sans vraiment m’en apercevoir. C’est elle qui m’en fit la remarque. “C’est courant tu sais.”

Je ne savais pas cela. Nous partîmes sur une conversation un peu tendue sur l’homosexualité qu’il fallut rattraper par une décision importante, que manger? Et où? Un dimanche soir, c’était pas gagné de bouffer dehors. Elle proposa des pâtes, chez elle. Je me proposai pour faire la sauce. Ce qu’elle refusa disant qu’elle avait une recette spéciale et qu’elle faisait très bien les pâtes, ce à quoi je répondis que bon d’accord, mais que je m’occupai du vin. Elle refusa disant qu’elle en avait, et du bon, et que c’est elle qui invitait. Alors je fais la vaiselle. Nouveau refus. Elle avait un lave-vaisselle et ça suffisait comme ça, ça lui faisait plaisir de s’occuper de la tambouille mais je pouvais l’accompagner à la cuisine pour converser.

“Madame niet!” Le surnom la fit sourire.

Pâtes aux brocolis pour deux personnes, enfin pour deux personnes qui ont la dalle. 250 grammes de brocolis frais, 50 grammes de lardons, un peu d’ail (frais ou non, peu importe), des échalottes, de l’huile d’olive et 500 grammes de pâtes (comme ça il en reste pour le lendemain). Faire fondre les échalottes et l’ail dans l’huile à feu pas trop fort, sinon ça noircit, faire blanchir les brocolis bien lavés dans l’eau bouillante un peu salée, récupérer les brocolis et garder l’eau de cuisson (ne pas hésiter à mettre beaucoup d’eau), faire revenir les lardons avec les échalottes et l’ail quand ils ont commencé à fondre, ne pas oublier que les lardons sont gras, donc se calmer sur l’huile. Mettre les pâtes dans l’eau, choisir des pâtes de qualité, De Cecco ou Barilla, et plutôt des spaghettoni c’est plus sympa, ça tient bien en bouche et ça s’enroule autour des brocolis. Faire revenir les brocolis un peu cuits avec les lardons et le tremblement, il faut bien le calculer, la cuisson des brocolis doit s’achèver sans faire bouillir les lardons, c’est un coup à prendre, et assaisonner à son goût. Une fois les pâtes cuites (al dente hein!), un peu d’huile d’olive pour démêler tout ça, puis on verse les pâtes dans la poêle, et on achève de finir tout ça ensemble. On sert avec un peu de parmesan râpé, et on mange. Avec un rouge léger c’est farpait.