La nouvelle vie parisienne

16.1.07

Back to reality

J’ai le sentiment d’avoir passé une partie de ma vie dans ce brouillard, où les seules choses réelles étaient celles auxquelles je pouvais me cogner. Pas de réalité sans coup, et tout le reste avait le caractère du songe. Et peut-être qu’à force d’avoir des bleus, j’ai fini par, inconsciemment, tout faire pour éviter ce contact un peu abrupt avec les choses, préférant imaginer un peu plus pour souffrir un peu moins. Et penser à la prochaine chose que je pourrais faire, c’est surtout penser écorchures, douleurs, voire fêlures, c’est se dire qu’il va falloir affronter, quand en penchant légèrement la tête sur le côté, un monde bien plus doux et bien plus riche s’offre à moi. C’est mon monde. Il y a à Montmartre une maison étrange, inquiétante si l’on se laisse aller à imaginer ce qu’elle était : la maison des brouillards. On peut l’approcher par un passage qui nous la présente dans toute sa gloire mystérieuse. Je ne l’ai toujours sentie que troublée. Il suffit que je ne puisse l’atteindre pour qu’elle change d’univers et rentre dans ma manière de faire avec la réalité. D’ailleurs, cette manière d’être ne concerne que moi, elle n’implique que moi puisque tout ce qui a le caractère de la dureté (mais ce peut être mou) ne peut faire partie de ce monde. Je suis la seule chose qui a de la forme et de la substance. Je suis toute la substance de mon univers.

Alors, que je lui parle, que je la touche, la prenne dans mes bras, l’embrasse, la cajole ou l’ignore, c’est la même chose. D’une certaine façon. D’une certaine façon qui à ce moment précis me convenait parfaitement. Elle m’évite un coup. Ou une écorchure, une éraflure, bref un fil rouge. Le moment qui venait de passer était irrémédiablement fini, je pouvais à mon tour sortir et reprendre ma route vers la fin de ce lundi, entamer le jour suivant et atteindre enfin le but de tout ce manège, le jour d’après demain, le premier jour des jours qui suivront ma nouvelle vie parisienne, la clôture du temps des jours anciens, une manière de dernière cigarette, de dernier verre, celui qui doit signifier que je pouvais arrêter mais qu’il me fallait en passer par là pour montrer que j’ai le pouvoir de limiter cette consomption. Mon monde est peut-être virtuel à vos yeux mais il ne me détruit pas, il me préserve, il me réconforte, je l’ai bien en main. Il est à ma forme.

Je vais pas me laisser emmerder par des considérations trop générales non plus, faut pas déconner. Car à trop penser ce que l’on est, ou ce que l’on fait, on reste là, à penser à des trucs, on s’laisse dépérir, le ciboulot en vrac. Pas mon truc. J’avais pris un pli qu’était pas trop jouasse, mais ça m’faisait du bien d’avoir cette espèce de malaise, un peu ado dans les coins, prise de tête un peu gnangnan, bref comme des idées de gonzesses mal baisées. Je reprenais du poil de la bête en m’soliloquant de cette manière, me bouger le cul et faire quelque chose de sympa de cette soirée qui s’annonçait. J’étais à deux monuments de mon quartier, une idée de coin pour siroter et discuter. Mon bar de lecture avec une chouille de monde. J’avais fixé la cible. Deux coups de fil et y’avait là de la substance pour passer un moment vraiment sympatique. Tout était prêt pour vers 21h. J’avais un poignée de quarts d’heure devant moi. Je pouvais me poser un moment à la zon.

Rien de remarquable sur le trajet, le Paris du soir qui commence, des personnes qui flânent encore un peu au sortir d’une journée de reprise du travail, les alentours de Saint Lazare sont dégarnis, le rush est passé, ceux qui devaient rentrer sont rentrés, les clodos du coin ont repris leur territoire, la rue de Rome distille encore quelques passants, puis Chaptal, puis la rue des Dames et puis. At home, je refais mon parcours habituel du café à l’ordi, quelques morceaux choisis sur iTunes, notamment mon podcast favori, celui des Inrocks, puis reprise de quelques canards qui traînent, une vaisselle, rafraîchissement dentaire, changement de mise et sortie. En cinq minutes je suis aux Caves, je m’installe à ma place habituelle, commande un verre de blanc et une assiette variée. J’entame en attendant que la troupe débarque. La petite salle est déjà envahie par les trentenaires idoines.

13.1.07

Jésus Christ - Jardin Cour

« Salut »
« Salut »
« Ca va ? »
« Ca va mieux »
« Mieux ? »
« Malade tout le week-end. J’ai dormi, mouché, transpiré. Et aujourd’hui je garde la chambre »
« Pas cool »
« Non, pas cool. Et toi »
« J’ai enfin trouvé un boulot »
« Super ! Ton dernier plan ? »
« Ouais, çui-là »
« Si tu veux passer ? »
« Non, je te laisse te reposer. Pis faudrait pas que je tombe malade dès le début »
« Vi. A plus alors »
« Ciao »

Ca c’est du dialogue, précis, concis, clair, bien rythmé, un maximum d’informations en peu de mots, un must, y’a pas à dire. Mais parfois l’intérêt d’un échange d’informations réside dans le temps que l’on prend et du plaisir que l’on se procure à parler, simplement parler. Avec les amis c’est pas possible, le blabla est inimaginable, on sait déjà trop, on s’est déjà tout dit, on s’échange des choses qui ne tiennent pas aux mots. On dit avec tout le reste. Et quand les mots sont là, ils n’ont pas les mêmes caractères que les mots appris, ou employés dans d’autres situations. Ce sont d’autres mots, indéfinissables hors de ce dialogue précis. Les autres coups de fil furent autant de rapides échanges. Je rentre dans ma soirée seul, j’en tirerai peut-être une dernière saveur d’un Paris que je ne retrouverai pas avant longtemps.

Au sortir des tuileries, je passe près de la statue de Jeanne, et m’élance vers Opéra. En temps normal, je préfère les petites rues, mais j’ai envie de trucs un peu monumentaux, le Grand décors parisien. Je m’arrête quelques instants devant une brasserie, regarde qui s’y trouve, juste comme ça. Puis reprenant ma marche j’imagine ce que je pourrai faire des quelques heures qui me séparent du sommeil. Il me semble qu’une pause au Café de la Paix serait très parisien. Je le cible, et y rentre. La moyenne d’âge est à cette heure de cette journée très élevée, c’est la petite sortie du lundi, après la grande sortir restau-théâtre de la veille. De toutes les tables émanent des odeurs de jasmin, des dames savamment habillée discutent avec des petits gestes nerveux, au moins un chien très verticaly challenged est affalé à leurs pieds, quelques serveurs sourient obséquieusement quand d’autres font la gueule, car ces bonnes dames sont exigentes, mais régulières, et fidèles à leurs habitudes. Et si ce n’est pas le Café de la Paix, ce pourrait être un autre. Certains serveurs savent qu’ils doivent à cette population une partie non négligable de leurs revenus. J’avise une table dans le réduit fumeur, m’y installe et me prépare à attendre un temps indéterminé. Je ramasse un Figaro mal traité qui traîne sur la table à ma droite, et l’ouvre. Ce simple geste m’attire la considération de certaines personnes alentour. Et rapidement je me vois proposé de passer ma commande. Une bière en bouteille, peu importe, une Duvel par exemple. Ce qui sortira de ma poche m’aurait permis de faire un bon repas dans un des restaurants de mon quartier. Mais je fête un événement, alors…

Je prends un plaisir certain à être là, dans ce lieu précisément à ce moment de mon séjour. Le calme règne, très peu de bruits, un brouhaha très civilisé, de quelques tables sortent des sons qui détonnent. Des touristes certainement. Ils ne semblent pas être à leur place, ils se repèrent tout de suite, quand moi qui suis d’un autre univers passe inaperçu. Ils sont enfin servis quand j’attaque ma deuxième gorgée de bière et ma première clope, et la page quatre du journal. Je survole plus que je ne lis, car mon regard est attiré irrésistiblement par une jeune femme assise seule à la frontière des deux salles. Elle me présente son profil. Elle est habillée en bleu. Elle est brune. Elle a les cheveux longs. Elle a un nez en peu en patate. Elle a une bouche fine. Elle a un thé sur la table. Elle a son sac à ses pieds. Elle porte une robe longue. Elle porte une veste légère. Elle est courbée dans sa chaise. Elle a pleuré.

Et je me dis que Paris, c’est parfois pas mal. Disons, que ça fait des trucs comme ça, ça fait du temps en fait, on en perd, mais Paris en fabrique. Comment dire. Tout va vite, même brutalement mais en ralentissant les secondes, on s’apercevrait que tout ceci est fait de manière bien commune, mais sur un autre rythme. Tout est normal, mais en temps normal, Paris aurait la taille de la France et des journées de six heures. Alors je regarde cette jeune fille et je me dis que Paris me permet de voir ce spectacle, en payant une somme farfelue pour ce que je fais. J’en paierais peut-être autant au théâtre. Voire un peu plus, avec le risque d’être déçu. Et puis au théâtre si quelqu’un pleure, je sais que c’est pour de faux. Alors j’écrase ma clope, pose ce journal et m’approche. Mais je m’aperçois que le simple fait de m’être levé et de commencer à m’avancer m’a transformé en intrus, je sens des milliers de regards qui m’épient, et des sourires en coin, et des idées bizarres qui m’assaillent, comme si je m’étais levé en plein spectacle, dérangeant spectateurs et acteurs, j’ai l’impression d’être suivi par un faisceau lumineux, chaud et violent, d’être dans une lumière que je ne méritais pas. A trois pas de sa table, je change de direction, le plus naturellement possible et me dirige vers les toilettes. Et tout redevient normal.

Je fais volte-face, et m’adresse à la jeune fille en lui demandant si je pouvais m’asseoir pour lui tenir compagnie. Elle me regarde étonnée, et opine. Je commence en lui disant que je la regardais depuis tout à l’heure, que son visage était très beau et que je souhaitais l’inviter. Elle me souris. Une vieille dame derrière moi commente « S’il savait avec qui il a affaire, pauvre imbécile ! » et tout le monde se met à rire, la lumière revient sur moi, une forte odeur de javel me monte aux narines. J’avais imaginé cette scène tout le long de mon trajet jusqu’à ce chiotte. Je pisse, me lave les mains et remonte, un peu rougeaud. Je repasse derrière elle et me rassois. Je reprends mes esprits, et réouvre le journal à une page quelconque. J’allume une autre cigarette, et jette de nouveau un œil à la jeune femme. Elle s’apprête à partir. Je me dis que peut-être dehors j’aurai plus l’allant nécessaire pour l’aborder, que je devrais me lever un peu après elle et la suivre, au moins un peu histoire de voir vers où elle se dirige. Mais je sens bien que si je n’ai pas été capable de l’aborder à un moment si adéquat, comment le faire dans la rue, au pire moment que l’on puisse imaginer. Je me replonge dans le journal et fait en sorte de n’en ressortir qu’après lui avoir laissé le temps de partir.

11.1.07

J'en reste baba...

Il y a Monceau, mais il y a aussi les Tuileries. Il y a aussi les Batignolles. Après, tout dépend de quoi j’ai envie. Aux Batignolles, ce sont les cygnes neurasthéniques qui nettoient la fange sur laquelle ils glissent, à Monceau ce sont les joggers aux parures multicolores, aux Tuileries les canards qui se posent sur les plans d’eau. J’avais plutôt envie de canards. Et comme le temps s’y prêtait, le parcours ne pouvait se faire qu’à pedibus. Je laisse mon canard au bar, passe prendre un sandwich dans une boulangerie en chaîne et le chemin de Saint Lazare, enfin la route vers Saint Lazare, puis Opéra, puis le Louvre puis les jardins sus indiqués. La foule parisienne est légèrement dévêtue, le soleil est à son apogée, tout va pour le mieux. Mes yeux sont parfois happés par un décolleté, une échancrure et autres transparences qui font la gloire internationale de cette bonne ville de Paris, dont on dit d’ailleurs, qu’elle est capitale de l’amour, ce qui est tout de même un peu exagéré. Paris est la capitale des gens seuls et qui travaillent et donc qui ont les moyens de s’offrir quelques fantaisies et repousser toujours plus loin ceux qui pourraient, dans ce paysage, détonner ne serait-ce même qu’un peu, et plus nous avançons dans le temps et plus ce phénomène acquiert toutes les caractéristiques de l’évidence. Cette ville perd son ancienne particularité, elle devient homogène, impropre au peuple, occupée par de nouvelles tribus un peu rapidement baptisées « BoBos » seuls capables de répondre aux exigences des « ProSpés » propriétaires spéculateurs en termes de revenus et de retours sur investissements. Tout cela nous éloigne de mes canards.

J’ai un souvenir de canards surfants sur une eau verdâtre, quand, un livre à la main, j’écoutais distraitement leurs cancanements parfois hystériques à la vue d’une mouette venue d’un tire d’ailes de décharges avoisinantes agresser leurs progénitures, sur un passage précis de Don Quichotte piégé par une poignée de nobliaux en goguettes. Ce moment m’est réellement resté. A chaque fois que je retourne sur les lieux de ce souvenir, j’écoute plus attentivement les bruits venus de cette mare à la recherche d’un nouveau moment tout simplement magique. Les seuls volatiles qui survivent normalement à la vie parisienne sont les pigeons, et voir un quelque chose de différent paraît soudain extraordinaire. Un cormoran au bord du canal, une buse sur un arbre, un cygne sur le gravier ou une corneille sur le rebord de ma fenêtre, voilà des événements, une mouettes qui déchire un caneton, une pie qui dévore le cadavre d’un pigeon ou un épervier qui attaque un moineau au ras d’une tour de la TGB, voilà des drames, la nature se bat pour continuer d’exister et reprendre un peu de sa sauvagerie à la ville alentour, ou peut-être imite-t-elle simplement la vie des hommes qui l’habitent ? Merles, moineaux et passereaux ne font pas le poids quand un huissier se présente, seuls survivent les prédateurs dans cette ville ouverte. Süskind a eu cette vision si simple du pigeon clochard du ciel, il n’est qu’à voir nos principaux confidents qui ne sont ici qu’hordes de quadrupèdes dont le grand loisir est de crotter les trottoirs de leurs maîtres. Putain ! Paris ça craint.

J’ouvre mon Ponge acheté de frais, assis sur une chaise inconfortable, les jambes surélevées, les pieds reposés le haut d’une grille décatie. Je laisse parfois mes yeux parcourir la foule des promeneurs du lundi, touristes avant tout, mes oreilles gaulent en passant un ou deux sons agréables qui me replongent dans le rythme hallucinant du phrasé pongien. Des petits moments de bonheur simple mais très complexes à installer, il faut réunir beaucoup de conditions. J’aurai pu ne rien avoir à me mettre sous l’imagination, que des trucs stéréotypés, banaux, rien qui ne soit assez particulier pour lancer cette machinerie si fragile qui produit du fantasme. Il me faut comme cela des nœuds, des moments qui se tordent comme l’on fait des chiffons humides que l’on dégoûte, des nœuds qu’il faut tendre pour qu’ils dégueulent tous les mots qui imbibent les fibres du temps. Ces mots me dégoulinent sur les mains, coulent ensuite le long de mes bras et perlent au repos un peu partout sur le reste du corps. Ce sont ces mots-là qui s’imaginent en moi et donnent de la pâte au monde alentour. Tu n’es pas arbre seul, ou oiseau ou excrément sur le sol, ce sont des mots et aucun n’est neutre, en lui.

Et une nouvelle fois mes canards sont partis en sucette. Ils sont pourtant bien là, derrière mon livre à faire leur vie, tranquillous, pas emmerdés par les mouettes, ou les pies, ou tout prédateur de mare ou de bords de mare. Peut-être un gamin un peu aventurier et sadique qui lance des morceaux de je-ne-sais-quoi vers les palmipèdes, ou est-ce du pain ? A la fin de quelque phrase je lève les yeux et observe quelques instants leurs rondes sur l’eau, leurs jeux, leurs amarissages et je reprends un peu plus rêveur ma lecture. Je peux rentrer loin en moi dans ces moments, multiplier certains mots et donner au canard le caractère d’une femme qui penchée au dessus de mon épaule taquinerait doucement le lobe de mon oreille en murmurant un coin délicat. Je n’irai pas au cinéma aujourd’hui, c’est trop tard, je n’en aurai pas le courage. Après quelques heures de ce repos, je décide de dégainer mon portable et relancer la machine aux bonnes nouvelles. Avec l’espoir d’avoir enfin quelqu’un au bout du fil.

9.1.07

Bret Easton Ellis n'a rien inventé

Paris ça craint. Mais bon, on est là surtout pour bosser et finir à la retraite en Province, de là d’où qu’on vient. Parce que presque tous les parisiens ne viennent pas de Paris mais d’ailleurs, des villes où qu’y a rien à faire. Bon, au boulot !

Quand je me lève je commence par faire quelques exercices d’éveil musculaire, en faisant chauffer mon café, je fais des étirements. Le corps droit, je lève mes bras et les pousse loin en haut, puis loin sur les côtés. Ensuite tout en gardant les jambes bien droites et parallèles, je touche la pointe de mes pieds avec mes mains. Puis je me sers un mug de kaoua. Après la première gorgée, j’allume l’ordi et je m’allonge par terre, je m’étends de tout mon long sur le dos, je ramène mes jambes vers moi tout en laissant mes pieds à quelques centmètres du sol afin de travailler mes abdos. Ensuite je mets mes mains derrière la tête et je soulève mon buste légèrement en gardant le dos bien collé au sol. Je fais ce geste plusieurs fois, jusqu’à ce que mes abdos chauffent bien. Ensuite je me redétends, je prends une autre gorgée de café et je remets ça. Une fois que j’ai bien sué, je me recroqueville puis me détends. Viennent les pompes, les jambes sur le fauteuil, les mains bien collées au sol et le dos bien droit, je commence à faire pomper mes biceps. Une dizaine de fois. Puis je repose mes pieds au sol et je refais une dizaine de pompes. Ensuite, nouvelle gorgée de café, je regarde mes mèls, je me ressers du café (la cafetière est normalement vidée), je prends une nouvelle gorgée, puis j’avance mon fauteuil juste au dessous d’une barre que j’ai installée dans le cadre de la porte de ma chambre, je me suspends à cette barre et m’aide de mes pieds pour me permettre de faire des tractions. Tout mon corps travaille jusqu’à ce que mes bras soient anesthésiés. Ce moment marque la fin de mes exercices du matin. Je m’étends dans mon canapé et reprends ma respiration. J’ai chaud, j’ai un peu mal aux bras, les abdos tendus, je vais bien. La sueur dégouline de mon front.

Bon, ensuite faut que je me lave. Je commence par un bain de bouche de Plax, ça ramollit la plaque dentaire et ça tue les bactéries. Paraît-il. Pis ensuite je lance la douche, et le temps que l’eau se réchauffe pour atteindre la température adéquate, je commence à me brosser les dents. Je fais deux fois le tour complet de ma dentition et finit par le brossage de ma langue. Ensuite je commence à passer un premier coup de savon sauf sur les jambes, les bras et le ventre, parce que faut pas trop se savonner m’a-t-on dit. Je me rince et mes lave les cheveux. J’utilise du Dove comme savon, parce que c’est doux mais avant j’employais un bon vieux savon de Marseille, mais j’ai changé. Et mon shampooing, c’est du Elsève, mais je prends jamais le même parce que je sais jamais lequel j’utilise sur le moment. Ça dépend du supermarché où je suis. Puis après avois bien shampooiner mes veuchs, je repasse une couche de savon et je me rince de la tête au pied. J’élimine toute trace de savon de ma peau puis de la baignoire, des murs de la baignoire et du rideau de douche parce que y’a rien de pire que d’avoir encore un peu de savon sur la peau ou pas loin quand je sors de la douche. J’aime pas ça. Ensuite j’utilise trois serviettes de bain pour bien me sécher, il faut que je sois absolument sec, sinon j’ai une crise et je me gratte toute la journée. Une fois bien sec, j’utilise un déo en stick et je me parfume. Pour le parfum ça dépend, actuellement c’est Lanvin, mis avant c’était Guerlain. Et le déo c’est toujours le même il est noir et je sais plus la marque. Noir et rouge. Puis je m’habille. Je finis de regarder mes mèls et je descends prendre mon libé dans la boîte aux lettres. On peut à ce moment dire que j’ai fini ma matinée, même si c’est 15h ou 10h. C’est moi qui choise.

Avec ce libé j’ai le choix, soit je le lis dans un bar, dans mon canapé ou alors je le jette sans le lire, parce que ça me fais chier de le lire. Aujourd’hui, je décide de le lire dans un bar. Il faut un bar tranquille, avec musique légère et pas trop de monde, un bar bien éclairé, donc un bar d’angle ou avec une grande baie vitrée, et qui est bien aéré. Y’a un bar pop super tranquille près de l’appart. J’y vais. Gauche, deuxième gauche tout droit, 500 mètres et m’y voilà. Je salue la compagnie et me pose au bar. Je commande un crème, allume une clope et me lance dans la lecture du journal.

Sur un air de Coltrane je découvre qu’on va tous mourir de froid, que tout le monde aura du boulot, et que mercredi un super film sort au cinoche. J’arrive aux pages cultures en même temps qu’un jeune couple s’installe au bar, à un tabouret de moi. Leur discussion occupera ma demi-heure suivante. Tout en feuilletant le parisien du bar, je suis ce qui se dit, d’une oreille malgré tout attentive parce que ce que j’ai sous les yeux manque d’intérêt. Elle est serveuse dans un bistrot, lui cadre commercial, ils vivent ensemble, ils ont un accent un peu pointu, et une manière particulière d’avancer leurs arguments. Beaucoup de références, nortamment à leurs familles respectives. Ils ont choisi ce bar pour se disputer, doucement, mais on sent de la tension. Ça me fait sourire. Je remarque que le barman n’est pas insensible aux charmes de la demoiselle. Il est 12h45, il fait super beau, je vais me grailler un sandwich dans un parc. Puis j’irai voir un flim. Puis on verra.

5.1.07

C'était donc ça...

Je marchais au milieu des vignes, le soleil était chaud, l’air était doux, je sentais mon corps au repos. J’étais bien. Pourtant, je pouvais entendre au loin le tonnerre. Au loin, mais pas un seul nuage. Et le tonnerre devenait de plus en plus fort, jusqu’à me vriller les tympans. C’était le téléphone qui sonnait près de moi. Je le pris et bafouillai un « allo ? »

« Bonjour, ici Mme M. de l’entreprise T. Je vous appelle suite à l’entretien que nous avons eu il y a quinze jours. Voilà, je voulais vous confirmer que votre candidature avait été acceptée et je voulais savoir si vous étiez susceptible de commencer votre contrat ce mercredi. » Confirmation indeed, grand sourire au téléphone, superlatifs en tout genre. Noël ! Noël ! Il était 10h15, le début de la fin commençait, ou le commencement du début de la fin de quelque chose était en marche. Dans deux jours, je serai de nouveau comme tout le monde, je n’aurai plus toutes ces heures à tuer à attendre que des événements adviennent. Je serai enfin occupé. Heureux d’être de nouveau indisponible.

Je me réallongeai béatement. Toute l’énergie que je canalisais pendant cette période de jeûne laborieux partit soudain de moi en désordre, un immense flash de chaleur, la respiration irrégulière, le cœur en campagne, les jambes tendues et une irrépressible envie de pleurer. Je décidai de laisser parler tout ça, d’atteindre un nouvel équilibre, la possibilité de continuer à faire des choses sans avoir à les penser, que ce soit mon corps qui guide tout. Je partai inévitablement de ce principe que peux de choses nécessitaient de faire des choix, que dans la majorité des cas, il fallait laisser filer, faire que les choses se fassent d’elles-mêmes, comme par l’opération d’un truc supérieur, qui dépasse tout. Inutile de réfléchir à comment je vais marcher dans la rue, je marche, un point c’est tout, il en allait de même pour toutes les autres actions, elles se font parce que c’est ainsi, ce sont des réflexes. Trouver du travail c’était autre chose, je devais m‘efforcer de. Et parfois, on trébuche, comme hier, mais je pensais cela comme une inaction volontaire, un moment qui est passé parce que intérieurement je faisais quelque chose en conscience, me concentrant sur les pas en cours je ne voyais pas le paysage, ne sentais pas l’air, n’écoutais pas les bruits. J’avais fait un bout de chemin le regard en dedans, inattentif à ce qui se passait au dehors, là, à côté, presque contre moi.

Donc je pleurai. Ce soulagement immature me semblait beau, que je sois comme ça pris dans un tourbillon, ça me faisait kiffer, c’était de la jouissance brute. J’étais bien dans ce truc de désespoir, d’émotion qui s’exprime, qui décharge, un trop-plein, j’atteignais un point important, le centre de la boucle du nœud, je devais en profiter un maximum car je savais qu’avant de me retrouver dans ce même instant, il me faudrait peut-être des années, et un nouveau cheminement complexe, reconstituer un réseau d’instants, d’émotions, de paroles, qui se concentrerait dans une pelote pour donner ça, cet éclair. J’avais déjà atteint ce degré de réalisation et je me souvenais encore de la descente qui suivit. Le gouffre qui m’attend, je le connaissais. Mais pour le moment, je jouissais. Et c’était bien.

Tout ça n’a pas duré bien longtemps. Peut-être un quart d’heure. J’avais devant moi deux pleines journées de liberté. Je n’avais aucune obligation, rien à faire, j’étais dans une espèce de prologue, ou de préface, pas la peine de lire, de passer par là, je pouvais faire le choix de me concentrer dessus, de parcourir avec attention ce moment, ou de laisser couler, de suivre du regard les lignes inscrites sans trop les déchiffrer. Feuilleter ces moments la tête dans les nuages. Deux jours donc.

Il fallait avertir tout le monde de cette bonne nouvelle. Mes parents d’abord, ensuite mes amis, et puis mon ancien employeur qui s’inquiétait de ce que je devenais. Expliquer ce que j’allais faire ne fut pas très simple, car je ne savais pas moi-même exactement en quoi cela allait consister. Mais en gros je devais remettre en forme des données accumulées sur des sujets divers pour une entreprise qui vendait des contenus sur plein de domaines à d’autres entreprises. Il y avait un peu de tout : habitudes de consommation et opinions de consommateurs, des tests de produits très variés, des classements d’entreprises et beaucoup de chiffres. Il fallait faire des statistiques et ensuite les expliquer pour permettre aux entreprises clientes de gagner plus d’argent grâce à nous. Voilà.

Comme tout le monde travaillait à cette heure-ci les appels furent rapides, parfois je laissais un message, parfois j’expliquais en deux mots ce que j’allais faire. Seul mon ancien employeur avait plus de temps, et c’était certainement à lui que j’avais le moins de choses à dire. Après de longues félicitations et que c’était normal, que j’avais toutes les qualités requises pour réussir, qu’il avait eu beaucoup de plaisir à travailler avec moi, il se souvint avoir déjà rencontré un des patrons de ma nouvelle boîte et qu’il était sympa et que je devais lui transmettre ses amitiés si je le voyais. Une fois le combiné reposé, je ne pus m’empêcher de penser combien ces gens-là étaient hypocrites que si j’étais tel qu’il me décrivait pourquoi n’avait-il pas cherché à me garder en me payant un peu mieux ? C’étaient des encouragements qui ne valaient même pas la salive qu’ils sécrètent.

Je me mis à la recherche d’un rituel satisfaisant pour marquer en toute connaissance de cause ce moment, ma foi, important. Un bain, avec de la mousse, des sels spéciaux, puis un bon rasage, coupage d’ongles, ponçage des cals aux pieds, lavage en profondeur des dents et même un café clope dans le bain, chose rarissime. Et puis un restau pour moi tout seul, celui que je préférais et aussi un tour à la FNAC. Et un cinoche aussi. Un verre dans un bar sympa, avec des potes. Tout ça m’amènerait vers huit heures du soir, soirée pizza et puis on verra sur le moment comment tout le monde se sent. Et puis des résolutions. Il fallait que je trouve des résolutions à prendre, une direction. Je sortais d’un immense espace de liberté, quand tout était possible. A présent, moins de choses seront possibles et il me faudra faire des choix. Je le voyais comme ça. Des choix, pas de vie, mais comment dire, me limiter à quelques chemins. Je ne me sentais pas de rester seul, il me fallait une présence, quelqu’un avec qui partager des choses. Donc plus qu’une présence en fait, mais pas trop non plus. La réapparition de la régularité dans ma vie devait avoir pour conséquence logique la stabilisation sentimentale. Je n’étais plus dans la singularité.

Quand on est seul et sans travail on n’est rien, en fait, on est quelqu’un qui n’a pas de travail avant tout, chômeur, le reste est sans importance. A partir du moment où on a un travail, mais qu’on est seul, on devient célibataire et de fait il faut sortir de cet état pour être en couple. Et toute la vie parisienne c’est cette course contre le célibat, c’est l’appartement plus grand que permet la vie à deux, les soirées avec les potes de l’autre, et la séparation d’avec cette vie réellement imaginaire des gens que l’on croise dehors. Car si jusqu’à présent j’avais fait des rencontres, c’était parce que je n’étais pas vivant pour la vie parisienne, j’étais un fantôme, comme un second soi à qui l’on parle quand on est seul, une chose éthérée qui n’est rien en soi, que l’on investit de ce que l’on veut. J’étais la vie rêvée de Paris.