La nouvelle vie parisienne

23.1.07

Des livres et moi

On a beau dire, on a beau faire, le temps passe. Et à part essayer de modifier l’ordonnancement de l’univers et l’ordre des choses en utilisant des cosmétiques, on peut rien contre. Malgré l’immense repos accumulé, je me sens fatigué. Mon corps se prépare au choc des réveils le matin, des lavages en vitesse et de la foule du métro. Il me faudra traverser Paris pour atteindre mon bureau, mon espace de travail, mon unité de production, ou quoi sais-je encore. Faire deux changements, et perdre au bas mot une heure à l’aller et autant au retour. Peut-être avec le temps je trouverai des raccourcis, des itinéraires plus rapides ; mais au début, je reste dans la ligne, je fais au plus simple, je vais du plus proche au plus proche en prenant le chemin le plus droit. Sagesse pratique.

Les séparations sont expédiées, pas de dernier verre ou de bout de chemin ensemble, chacun trace sa route, et de toute façon demain on se revoit, et après demain, et les jours qui suivront. J’arrive en une clope à la maison, je pose ma veste et suis pris d’une irrépressible envie de contempler, de me mettre en veille et d’admirer quelque chose, en fait d’être en admiration quelque soit la chose devant moi. Je m’assieds et observe mon salon. Chacun des objets présents, je les connais, je sais leur histoire, leur provenance, leur utilité, et pour certains leur avenir. Je m’arrête sur la bibliothèque, l’étagère du centre, celle juste au dessous de l’exact milieu, un livre dans la rangée au centre mais un peu sur la gauche, il est à l’envers et je rentre dans autre chose, je revois certains moments, des émotions liées à cet ouvrage, les personnages, les lieux, les actions de chacun, puis l’histoire dans toute sa complexité. Et puis ces mots, ceux qui m’ont ému, la simplicité du style, des situations, des émotions. Tout est là d’un bloc sous mes yeux. Puis je passe au livre à côté, c’est autre chose, il est plus gros, plus complexe et certains passages ont été zappés, je retombe un peu, et je décide de choisir plutôt que de me laisser guider par mon regard. Je vais à l’autre bout de la rangée et je suis à nouveau transporté dans un univers dans lequel j’ai pris un immense plaisir à naviguer, j’y retrouve des héros, des aventures, des serviteurs zélés ou fourbes, des rois et des vilains, j’en souris. J’ai passé beaucoup de temps dans cet univers mais à présent, il n’est plus qu’une série d’actions sans le lien que je cherche maintenant dans les livres.

J’exige d’un livre qu’il m’en dise toujours plus sur moi. Qu’il soit tout à la fois miroir, puit de vérité et oracle, qu’il parle sans détour ou par énigmes, et je n’exige même pas qu’il ait un début et une fin, une histoire ou un semblant de récit. S’il m’a permis d’accéder à un petit bout de moi-même, quelle que soit son indigence, il sera des livres de ma vie, de ceux que je garderai dans ma bibliothèque, quel qu’ait été l’âge duquel il me parlait. Ces petits sauts dans les livres de mon passé me détendent, ils m’offraient la respiration dont j’avais besoin ce soir-là, ils me permettaient de revoir des horizons disparus, de retrouver des chemins parcourus, des balades, et certaines plaines majestueuses où je me suis longtemps arrêté. Je me souviens de Martin Eden, de Notre-Dame de Paris, des Trois mousquetaires, de Dune, des Sept piliers de la sagesse, et Sana et Palahniuk, et Duby, et Marx. Certains sont là encore sous mes yeux, d’autres n’ont jamais été là, toujours de passage mais toujours là parce qu’il y avait un lien vers eux, un livre qui dit une époque, qui dit un lieu, qui dit des mots, des livres.

Puis je change de rangée et je continue le jeu jusqu’à ce que plus rien ne me vienne en tête, que le jeu s’achève de lui-même, parce qu’il faudrait que je me lève pour regarder derrière ces livres, la seconde rangée, celle des livres vraiment importants, ceux rangés en premier, parce qu’on les aime plus, parce qu’on veut les protéger plus vite. Passer au second rang m’aurait pris trop de temps, et puis je me connais, j’aurais dérangé tous mes livres, les aurais reclassés par auteur, ou taille, ou couleur, ou collection, suivant l’humeur, cela aurait duré trop longtemps, puis il fallait se baisser, et j’ai trop mal aux genoux. Je marche trop.

19.1.07

Un lundi soir sur la terre

C’est un moment très particulier de la semaine le lundi soir, dans cette petite salle enfumée, dégorgeant de monde, pleine de mots. On s’y retrouve, et qui passe devant jette toujours un œil car on ne sait jamais. On s’y croise pour la première fois dans le quartier, on s’y reconnaît, puis on boit ensemble. C’est une intersection entre la vie laborieuse et la vie oisive, entre deux rues incomparables, entre générations, entre le calme de la journée et l’enthousiasme du soir, entre hommes et femmes. Ça mélange et ça rapproche, tout en mettant cette petite distance imperceptible au départ, car nous sommes tous trop proches, mais qui grandit parce que là est mon territoire et si je suis là ce n’est pas parce que j’aime l’humaine nature, sa profondeur incommensurable, sa beauté irréfragable, mais parce que je veux baiser ! Et je vais choper dans ce bar, si tu me lâches la grappe. Bois dans ton coin et me soule pas dans ma chasse ! Non, mais. Hein ?

Alors ? Alors… Alors on fait avec un peu tout ça, et les grognements, et les regards libidineux, et la crasse, et voilà, la vie telle qu’elle est, ici, avec des lois qui sont les siennes, là, à ce moment, mais on sait tous et qui se met là sait où il se met, et qui va au bar sait où il se met. Ça ne dit pas les mêmes choses, avec le même ton, position du torse, des jambes, frôlements, et regard en dessous, ou de côté. Alors oui, c’est bien, ça vit, ça bouge, c’est sympa comme tout, mais faut pas regarder en dessous et faire un peu semblant qu’on va se retrouver pour discuter tranquille autour d’un verre et… j’arrête parce qu’ils arrivent.

« Salut, Ô front de la culture ! »
« Yep ! »
Ce sont nos cris de ralliement, références, signes de reconnaissance, qui mettent à l’écart, en les disant, tout ce qui nous entoure, nous constituons un espace aussi grand que porte nos voix. Et dans ce lieu, c’est bien peu de chose. Nous sommes installés au bar, à gauche en entrant, derrière une fine colonne, un coin protégé, qui peut contenir quatre personnes, nombre que nous dépassons le moins possible. Trois étant l’arèté de la conversation, car toujours en déséquilibre, toujours en mouvement, la parole à trois n’est jamais arrêtée.
« T’es seul tout ? »
« Y’a 33% qui va débarquer »
« J’ai déjà commencé à grignoter »
Dans ces moments, je me sens apaisé, comme en prière, en communion avec quelque chose. Y’a de la transcendance dans tout ça, dans cette couche en suspension, y’a des p’tits filets d’air qui font des remous vers le haut, des p’tits tourbillons qui me reposent l’âme, que je contemple un peu, et avec lesquels je joue en passant la main ou en soufflant dessus. Juste au niveau des yeux. Une émotion qui flotte mais que j’atteints jamais vraiment, parfois l’œil qui s’humidifie quand un peu de cette poussière rentre dedans, un mot, une image, un son. C’est ça discuter pour moi, c’est avoir la tête dans le même brouillard de mots.
« Bon alors c’est fini le farniente ! »
« Santé ! »
Y’a toujours plus à dire dans certains moments, alors on cherche le mot qui va bien, qui à l’équilibre qui se joue entre les syllabes et les silences apportera un petit mouvement qui ne tient qu’à soi, qui est sa trace dans la bulle sonore qui nous contient tous, un petit in-put comme le battement de l’aile du papillon, qui peut tout faire basculer, qui est soi irrémédiablement. Je sais que je peux modifier l’ordre de l’univers en quelques actes précis, je sais que c’est possible, je le sais parce que c’est évident, tout ce qui existe a un point faible qu’il suffit de trouver, je cherche ce point faible dans l’univers et il ne peut être qu’en moi, c’est là que peut commencer l’effondrement général de tout ce qui existe. Un point en moi qu’il faut que je trouve.
« Et comment va ta copine ? »
« Elle est rentrée chez ses parents pour les vacances »
Ce n’est pas toujours si simple, il faut parfois saper l’édifice en creusant à certains endroits, pour faciliter l’acte final, le dernier trou qui va tout craqueler. Et peut-être s’asseoir et regarder la faille s’agrandir jusqu’à ce que les premiers morceaux de l’ensemble s’écrasent sur soi. Et s’ensevelir.

Assez vite nous nous sentons tous fatigués, soit parce que c’est lundi soit parce que c’est encore un jour comme un autre ; cette régularité nous affaiblit, ça nous gratte tous, toutes ces journées travaillent comme des termites le bois, ça creuse, ça part en poussières, et ça fragilise. Nous avons tous notre colonie, plus ou moins dynamique ou affamée, qui nous fait des bruits dans la tête, il n’y a pas beaucoup de traitements contre ça, on imagine qu’en utilisant certains poisons on luttera contre l’infestation, mais l’efficacité de ces traitements reste à prouver. L’alcool, l’herbe, le travail, le sexe, on cherche un truc qui va circonscrire ce temps qui passe à une zone de notre bulle, pour préserver le reste.

16.1.07

Back to reality

J’ai le sentiment d’avoir passé une partie de ma vie dans ce brouillard, où les seules choses réelles étaient celles auxquelles je pouvais me cogner. Pas de réalité sans coup, et tout le reste avait le caractère du songe. Et peut-être qu’à force d’avoir des bleus, j’ai fini par, inconsciemment, tout faire pour éviter ce contact un peu abrupt avec les choses, préférant imaginer un peu plus pour souffrir un peu moins. Et penser à la prochaine chose que je pourrais faire, c’est surtout penser écorchures, douleurs, voire fêlures, c’est se dire qu’il va falloir affronter, quand en penchant légèrement la tête sur le côté, un monde bien plus doux et bien plus riche s’offre à moi. C’est mon monde. Il y a à Montmartre une maison étrange, inquiétante si l’on se laisse aller à imaginer ce qu’elle était : la maison des brouillards. On peut l’approcher par un passage qui nous la présente dans toute sa gloire mystérieuse. Je ne l’ai toujours sentie que troublée. Il suffit que je ne puisse l’atteindre pour qu’elle change d’univers et rentre dans ma manière de faire avec la réalité. D’ailleurs, cette manière d’être ne concerne que moi, elle n’implique que moi puisque tout ce qui a le caractère de la dureté (mais ce peut être mou) ne peut faire partie de ce monde. Je suis la seule chose qui a de la forme et de la substance. Je suis toute la substance de mon univers.

Alors, que je lui parle, que je la touche, la prenne dans mes bras, l’embrasse, la cajole ou l’ignore, c’est la même chose. D’une certaine façon. D’une certaine façon qui à ce moment précis me convenait parfaitement. Elle m’évite un coup. Ou une écorchure, une éraflure, bref un fil rouge. Le moment qui venait de passer était irrémédiablement fini, je pouvais à mon tour sortir et reprendre ma route vers la fin de ce lundi, entamer le jour suivant et atteindre enfin le but de tout ce manège, le jour d’après demain, le premier jour des jours qui suivront ma nouvelle vie parisienne, la clôture du temps des jours anciens, une manière de dernière cigarette, de dernier verre, celui qui doit signifier que je pouvais arrêter mais qu’il me fallait en passer par là pour montrer que j’ai le pouvoir de limiter cette consomption. Mon monde est peut-être virtuel à vos yeux mais il ne me détruit pas, il me préserve, il me réconforte, je l’ai bien en main. Il est à ma forme.

Je vais pas me laisser emmerder par des considérations trop générales non plus, faut pas déconner. Car à trop penser ce que l’on est, ou ce que l’on fait, on reste là, à penser à des trucs, on s’laisse dépérir, le ciboulot en vrac. Pas mon truc. J’avais pris un pli qu’était pas trop jouasse, mais ça m’faisait du bien d’avoir cette espèce de malaise, un peu ado dans les coins, prise de tête un peu gnangnan, bref comme des idées de gonzesses mal baisées. Je reprenais du poil de la bête en m’soliloquant de cette manière, me bouger le cul et faire quelque chose de sympa de cette soirée qui s’annonçait. J’étais à deux monuments de mon quartier, une idée de coin pour siroter et discuter. Mon bar de lecture avec une chouille de monde. J’avais fixé la cible. Deux coups de fil et y’avait là de la substance pour passer un moment vraiment sympatique. Tout était prêt pour vers 21h. J’avais un poignée de quarts d’heure devant moi. Je pouvais me poser un moment à la zon.

Rien de remarquable sur le trajet, le Paris du soir qui commence, des personnes qui flânent encore un peu au sortir d’une journée de reprise du travail, les alentours de Saint Lazare sont dégarnis, le rush est passé, ceux qui devaient rentrer sont rentrés, les clodos du coin ont repris leur territoire, la rue de Rome distille encore quelques passants, puis Chaptal, puis la rue des Dames et puis. At home, je refais mon parcours habituel du café à l’ordi, quelques morceaux choisis sur iTunes, notamment mon podcast favori, celui des Inrocks, puis reprise de quelques canards qui traînent, une vaisselle, rafraîchissement dentaire, changement de mise et sortie. En cinq minutes je suis aux Caves, je m’installe à ma place habituelle, commande un verre de blanc et une assiette variée. J’entame en attendant que la troupe débarque. La petite salle est déjà envahie par les trentenaires idoines.

13.1.07

Jésus Christ - Jardin Cour

« Salut »
« Salut »
« Ca va ? »
« Ca va mieux »
« Mieux ? »
« Malade tout le week-end. J’ai dormi, mouché, transpiré. Et aujourd’hui je garde la chambre »
« Pas cool »
« Non, pas cool. Et toi »
« J’ai enfin trouvé un boulot »
« Super ! Ton dernier plan ? »
« Ouais, çui-là »
« Si tu veux passer ? »
« Non, je te laisse te reposer. Pis faudrait pas que je tombe malade dès le début »
« Vi. A plus alors »
« Ciao »

Ca c’est du dialogue, précis, concis, clair, bien rythmé, un maximum d’informations en peu de mots, un must, y’a pas à dire. Mais parfois l’intérêt d’un échange d’informations réside dans le temps que l’on prend et du plaisir que l’on se procure à parler, simplement parler. Avec les amis c’est pas possible, le blabla est inimaginable, on sait déjà trop, on s’est déjà tout dit, on s’échange des choses qui ne tiennent pas aux mots. On dit avec tout le reste. Et quand les mots sont là, ils n’ont pas les mêmes caractères que les mots appris, ou employés dans d’autres situations. Ce sont d’autres mots, indéfinissables hors de ce dialogue précis. Les autres coups de fil furent autant de rapides échanges. Je rentre dans ma soirée seul, j’en tirerai peut-être une dernière saveur d’un Paris que je ne retrouverai pas avant longtemps.

Au sortir des tuileries, je passe près de la statue de Jeanne, et m’élance vers Opéra. En temps normal, je préfère les petites rues, mais j’ai envie de trucs un peu monumentaux, le Grand décors parisien. Je m’arrête quelques instants devant une brasserie, regarde qui s’y trouve, juste comme ça. Puis reprenant ma marche j’imagine ce que je pourrai faire des quelques heures qui me séparent du sommeil. Il me semble qu’une pause au Café de la Paix serait très parisien. Je le cible, et y rentre. La moyenne d’âge est à cette heure de cette journée très élevée, c’est la petite sortie du lundi, après la grande sortir restau-théâtre de la veille. De toutes les tables émanent des odeurs de jasmin, des dames savamment habillée discutent avec des petits gestes nerveux, au moins un chien très verticaly challenged est affalé à leurs pieds, quelques serveurs sourient obséquieusement quand d’autres font la gueule, car ces bonnes dames sont exigentes, mais régulières, et fidèles à leurs habitudes. Et si ce n’est pas le Café de la Paix, ce pourrait être un autre. Certains serveurs savent qu’ils doivent à cette population une partie non négligable de leurs revenus. J’avise une table dans le réduit fumeur, m’y installe et me prépare à attendre un temps indéterminé. Je ramasse un Figaro mal traité qui traîne sur la table à ma droite, et l’ouvre. Ce simple geste m’attire la considération de certaines personnes alentour. Et rapidement je me vois proposé de passer ma commande. Une bière en bouteille, peu importe, une Duvel par exemple. Ce qui sortira de ma poche m’aurait permis de faire un bon repas dans un des restaurants de mon quartier. Mais je fête un événement, alors…

Je prends un plaisir certain à être là, dans ce lieu précisément à ce moment de mon séjour. Le calme règne, très peu de bruits, un brouhaha très civilisé, de quelques tables sortent des sons qui détonnent. Des touristes certainement. Ils ne semblent pas être à leur place, ils se repèrent tout de suite, quand moi qui suis d’un autre univers passe inaperçu. Ils sont enfin servis quand j’attaque ma deuxième gorgée de bière et ma première clope, et la page quatre du journal. Je survole plus que je ne lis, car mon regard est attiré irrésistiblement par une jeune femme assise seule à la frontière des deux salles. Elle me présente son profil. Elle est habillée en bleu. Elle est brune. Elle a les cheveux longs. Elle a un nez en peu en patate. Elle a une bouche fine. Elle a un thé sur la table. Elle a son sac à ses pieds. Elle porte une robe longue. Elle porte une veste légère. Elle est courbée dans sa chaise. Elle a pleuré.

Et je me dis que Paris, c’est parfois pas mal. Disons, que ça fait des trucs comme ça, ça fait du temps en fait, on en perd, mais Paris en fabrique. Comment dire. Tout va vite, même brutalement mais en ralentissant les secondes, on s’apercevrait que tout ceci est fait de manière bien commune, mais sur un autre rythme. Tout est normal, mais en temps normal, Paris aurait la taille de la France et des journées de six heures. Alors je regarde cette jeune fille et je me dis que Paris me permet de voir ce spectacle, en payant une somme farfelue pour ce que je fais. J’en paierais peut-être autant au théâtre. Voire un peu plus, avec le risque d’être déçu. Et puis au théâtre si quelqu’un pleure, je sais que c’est pour de faux. Alors j’écrase ma clope, pose ce journal et m’approche. Mais je m’aperçois que le simple fait de m’être levé et de commencer à m’avancer m’a transformé en intrus, je sens des milliers de regards qui m’épient, et des sourires en coin, et des idées bizarres qui m’assaillent, comme si je m’étais levé en plein spectacle, dérangeant spectateurs et acteurs, j’ai l’impression d’être suivi par un faisceau lumineux, chaud et violent, d’être dans une lumière que je ne méritais pas. A trois pas de sa table, je change de direction, le plus naturellement possible et me dirige vers les toilettes. Et tout redevient normal.

Je fais volte-face, et m’adresse à la jeune fille en lui demandant si je pouvais m’asseoir pour lui tenir compagnie. Elle me regarde étonnée, et opine. Je commence en lui disant que je la regardais depuis tout à l’heure, que son visage était très beau et que je souhaitais l’inviter. Elle me souris. Une vieille dame derrière moi commente « S’il savait avec qui il a affaire, pauvre imbécile ! » et tout le monde se met à rire, la lumière revient sur moi, une forte odeur de javel me monte aux narines. J’avais imaginé cette scène tout le long de mon trajet jusqu’à ce chiotte. Je pisse, me lave les mains et remonte, un peu rougeaud. Je repasse derrière elle et me rassois. Je reprends mes esprits, et réouvre le journal à une page quelconque. J’allume une autre cigarette, et jette de nouveau un œil à la jeune femme. Elle s’apprête à partir. Je me dis que peut-être dehors j’aurai plus l’allant nécessaire pour l’aborder, que je devrais me lever un peu après elle et la suivre, au moins un peu histoire de voir vers où elle se dirige. Mais je sens bien que si je n’ai pas été capable de l’aborder à un moment si adéquat, comment le faire dans la rue, au pire moment que l’on puisse imaginer. Je me replonge dans le journal et fait en sorte de n’en ressortir qu’après lui avoir laissé le temps de partir.

11.1.07

J'en reste baba...

Il y a Monceau, mais il y a aussi les Tuileries. Il y a aussi les Batignolles. Après, tout dépend de quoi j’ai envie. Aux Batignolles, ce sont les cygnes neurasthéniques qui nettoient la fange sur laquelle ils glissent, à Monceau ce sont les joggers aux parures multicolores, aux Tuileries les canards qui se posent sur les plans d’eau. J’avais plutôt envie de canards. Et comme le temps s’y prêtait, le parcours ne pouvait se faire qu’à pedibus. Je laisse mon canard au bar, passe prendre un sandwich dans une boulangerie en chaîne et le chemin de Saint Lazare, enfin la route vers Saint Lazare, puis Opéra, puis le Louvre puis les jardins sus indiqués. La foule parisienne est légèrement dévêtue, le soleil est à son apogée, tout va pour le mieux. Mes yeux sont parfois happés par un décolleté, une échancrure et autres transparences qui font la gloire internationale de cette bonne ville de Paris, dont on dit d’ailleurs, qu’elle est capitale de l’amour, ce qui est tout de même un peu exagéré. Paris est la capitale des gens seuls et qui travaillent et donc qui ont les moyens de s’offrir quelques fantaisies et repousser toujours plus loin ceux qui pourraient, dans ce paysage, détonner ne serait-ce même qu’un peu, et plus nous avançons dans le temps et plus ce phénomène acquiert toutes les caractéristiques de l’évidence. Cette ville perd son ancienne particularité, elle devient homogène, impropre au peuple, occupée par de nouvelles tribus un peu rapidement baptisées « BoBos » seuls capables de répondre aux exigences des « ProSpés » propriétaires spéculateurs en termes de revenus et de retours sur investissements. Tout cela nous éloigne de mes canards.

J’ai un souvenir de canards surfants sur une eau verdâtre, quand, un livre à la main, j’écoutais distraitement leurs cancanements parfois hystériques à la vue d’une mouette venue d’un tire d’ailes de décharges avoisinantes agresser leurs progénitures, sur un passage précis de Don Quichotte piégé par une poignée de nobliaux en goguettes. Ce moment m’est réellement resté. A chaque fois que je retourne sur les lieux de ce souvenir, j’écoute plus attentivement les bruits venus de cette mare à la recherche d’un nouveau moment tout simplement magique. Les seuls volatiles qui survivent normalement à la vie parisienne sont les pigeons, et voir un quelque chose de différent paraît soudain extraordinaire. Un cormoran au bord du canal, une buse sur un arbre, un cygne sur le gravier ou une corneille sur le rebord de ma fenêtre, voilà des événements, une mouettes qui déchire un caneton, une pie qui dévore le cadavre d’un pigeon ou un épervier qui attaque un moineau au ras d’une tour de la TGB, voilà des drames, la nature se bat pour continuer d’exister et reprendre un peu de sa sauvagerie à la ville alentour, ou peut-être imite-t-elle simplement la vie des hommes qui l’habitent ? Merles, moineaux et passereaux ne font pas le poids quand un huissier se présente, seuls survivent les prédateurs dans cette ville ouverte. Süskind a eu cette vision si simple du pigeon clochard du ciel, il n’est qu’à voir nos principaux confidents qui ne sont ici qu’hordes de quadrupèdes dont le grand loisir est de crotter les trottoirs de leurs maîtres. Putain ! Paris ça craint.

J’ouvre mon Ponge acheté de frais, assis sur une chaise inconfortable, les jambes surélevées, les pieds reposés le haut d’une grille décatie. Je laisse parfois mes yeux parcourir la foule des promeneurs du lundi, touristes avant tout, mes oreilles gaulent en passant un ou deux sons agréables qui me replongent dans le rythme hallucinant du phrasé pongien. Des petits moments de bonheur simple mais très complexes à installer, il faut réunir beaucoup de conditions. J’aurai pu ne rien avoir à me mettre sous l’imagination, que des trucs stéréotypés, banaux, rien qui ne soit assez particulier pour lancer cette machinerie si fragile qui produit du fantasme. Il me faut comme cela des nœuds, des moments qui se tordent comme l’on fait des chiffons humides que l’on dégoûte, des nœuds qu’il faut tendre pour qu’ils dégueulent tous les mots qui imbibent les fibres du temps. Ces mots me dégoulinent sur les mains, coulent ensuite le long de mes bras et perlent au repos un peu partout sur le reste du corps. Ce sont ces mots-là qui s’imaginent en moi et donnent de la pâte au monde alentour. Tu n’es pas arbre seul, ou oiseau ou excrément sur le sol, ce sont des mots et aucun n’est neutre, en lui.

Et une nouvelle fois mes canards sont partis en sucette. Ils sont pourtant bien là, derrière mon livre à faire leur vie, tranquillous, pas emmerdés par les mouettes, ou les pies, ou tout prédateur de mare ou de bords de mare. Peut-être un gamin un peu aventurier et sadique qui lance des morceaux de je-ne-sais-quoi vers les palmipèdes, ou est-ce du pain ? A la fin de quelque phrase je lève les yeux et observe quelques instants leurs rondes sur l’eau, leurs jeux, leurs amarissages et je reprends un peu plus rêveur ma lecture. Je peux rentrer loin en moi dans ces moments, multiplier certains mots et donner au canard le caractère d’une femme qui penchée au dessus de mon épaule taquinerait doucement le lobe de mon oreille en murmurant un coin délicat. Je n’irai pas au cinéma aujourd’hui, c’est trop tard, je n’en aurai pas le courage. Après quelques heures de ce repos, je décide de dégainer mon portable et relancer la machine aux bonnes nouvelles. Avec l’espoir d’avoir enfin quelqu’un au bout du fil.