La nouvelle vie parisienne

31.7.07

Vous travaillez ici depuis !!?

Et la porte s’ouvrit.
« Bonjour, vous devez être.. »
Oui, c’est moi, le nouveau, on m’a dit de venir vous voir, pour me présenter et pour que vous me désigniez mon poste. Une bonne grosse poignée de main, avec une chiée de phalanges puissantes de la taille de mes vertèbres. Un large sourire aux ratiches impeccables, un menton carré, des oreilles en choux-fleur, deux yeux, un nez, des cheveux, un front, et le reste à l’avenant. Une bonne gueule qui fait plaisir, une lueur d’espoir dans ce crépuscule humain. Je le suis d’un pas qu’une belle qualité d’aloi jusqu’à une chaise d’une banalité affligeante, et je m’y pose sur sa cordiale invitation. Il s’installe à son tour, puis me regarde sans rien dire, sa bouche étant trop occupée à sourire. Je lui rends son magnifique sourire et nous restons là, à nous contempler une bonne dizaine de secondes.

« Bon ! Vous savez tout, mais je vais malgré tout tout vous répéter. »
Donc il dérechèfe, lecture des journaux, organisation, compilation d’informations, service-client, relations avec les études, le travail de groupe, puis ses fonctions à lui, approvisionnement, management des équipes, formation, responsabilité, autonomie, politique de développement. « Ça fait plus de dix ans que je travaille pour cette entreprise » et il en a vu défiler des gens, de tous les côtés, en haut comme en bas. Il est un genre de rocher battu par l’océan, il ne bouge pas, et pour naviguer dans ses eaux, il faut faire attention à ne pas s’y briser, le bougre est solide et plutôt fin. « Je pense que nous allons bien nous entendre. » J’approuve silencieusement cette sentence. Mon tour vient de m’exprimer sur mon cas, le pourquoi du comment de ma présence, et puis aussi ce que j’ai déjà fait, ce que je peux faire, et un petit blabla sur combien je suis ravi d’être ici, dans cette entreprise réputée, et que j’ai faim de bosser… Je sais parler à ces gens-là.

Il me dit : « Je vais vous présenter votre groupe de travail ! »
Je parfaitise. Nous sortons de son bureau. Il referme sa porte derrière moi et me conduit d’un pas léger jusqu’à la table 3. Je remarque un espace de travail libre, certainement celui qui me sera dévolu. Cinq personnes balisent ce petit espace de trois tables. Dehors à l’horizon, la Tour Eiffel nous rappelle que nous sommes à Paris, le soleil rentre largement par les fenêtres je mire l’Est donc. Je commence la présentation par la face nord de ce petit bout de l’entreprise. Lui a commencé par le chef de groupe. Pourquoi pas ? Près de la fenêtre Hélène, une petite banlieusarde un peu grassouillette qui a foiré son DESS de communication d’entreprise. Elle poursuit de loin ses études, mais depuis qu’elle bosse ici elle n’a plus vraiment le temps et le courage d’ouvrir le moindre bouquin. Sourire tâché et œil fuyant. A sa droite, Pierre. Trois ans de boîte, licence de Droit des affaires, pas très grand, maigrichon et fatigué. Rictus inquiétant. A l’Ouest, Marc. Après son bacho, il est entré dans une boîte qui faisait des revues de presse, il découpait des articles qu’il collait sur des feuilles A4 pour faire des Press-Book. La boîte pour laquelle il bossait a été rachetée, puis l’ensemble a été bouffé par ASP. Il est content d’être là, son presque quintal s’étale tranquillement sur sa chaise à ressorts. Estelle, c’est le chef. Grande, mince, élancée, dynamique, toujours une petite remarque à faire sur ses « collègues ». Elle s’entend à merveille avec son chef, mais y’a comme un truc qui ne va pas. Je crois que c’est une personne très dangereuse… Plein sud enfin Hector. Avec un nom pareil, on peut s’attendre au pire, c’est pourtant d’emblée de qui je me sens le plus proche. Etudes littéraires foirées par manque d’intérêt, ses parents sont Hélénistes. D’où… Gros lecteur, alcoolique, il est blanc comme un cul et mal rasé. Brèfle, un homme de la nuit. Sodome est sauvée.

Je ne vais pas m’attarder sur ce qui se passe ensuite. Ces premiers contacts sont souvent sans saveurs, on se toise un peu, mais la vie continue. Je sens bien qu’il faudra un peu de temps avant de pouvoir intégrer une conversation. Pour l’instant, je suis en formation. Mon chef (je goûte peu le féminin de ce mot) me présente les outils, comment se passe une journée type, et ce qu’elle attend de moi. Tout rentre par une oreille et sort par l’autre, tout ça c’est pour causer, personne n’y croit, d’ailleurs toute cette présentation est baclée, je fais semblant. Elle aussi. C’est tacite. Je fais des clics un peu partout, et dès que l’occasion m’en est laissé, je navigue sur mes sites. La pause repas est désordonnée. Je peux déjà voir quelques groupes constitués, quelques vannes lancées servent de signes de ralliement. Pendant un quart d’heure, je me retrouve seul. Je n’ai pas faim. Je m’ennuie profondément. Encore quatre heures et je pourrai rentrer chez moi. Heureusement, il finit par se passer quelque chose.

2.6.07

Et ça c’est ma place alors ?

Sur un jet d’œil, il m’invite à prendre la porte. Avant même que je ne la referme, son œil reprend sa pause précédente, au plus près de l’écran. Une pensée me traverse l’esprit en laissant la poignée se relever. Je ne peux dire exactement ce qu’elle était, mais en une fraction de seconde, je crois que beaucoup de choses se sont mêlées en elle. Y’avait du gris, un bout de moquette, de la fatigue, de la peur aussi je crois, et l’odeur du lieu, une odeur prenante, comme celle du chlore dans les hôpitaux, mais c’était pas du chlore, c’était plutôt une amoniaque humaine avec des fragrances mélangées, et l’odeur de la fatigue par dessus, une couche de fatigue, celle de la sueur qui marine entre toutes ces fesses collées sur le vilain tissus des chaises du catalogue Bernard. Les minutes perdues ici suintent l’ennui. Ce suint a imbibé tout l’espace et tout le temps en cours. J’avais ça dans le pif, et ça s’insinuait par cet organe pour atteindre doucement mon cerveau, puis ma vie entière avant qu’il ne transpire par ma peau, dans quelques temps. Ça viendra. Elle était déjà dans le métro cette odeur, mais je ne le savais pas encore, je ne savais pas que c’était elle, tapie derrière les parfums mélangés des milliers de cous, de dessous de bras et de torses agglutinés dans le ver parisien. Ce sera mon odeur, et mes échantillons de chez Séphora ne suffiront pas à m’aider à la masquer. Je l’amènerai avec moi dans mon lit, dans mon armoire et elle deviendra le signe pour tous que je suis devenu comme eux. Ouais ! Y’avait tout ça dans ce flash. Au moins j’étais averti.

Le bruit de la poignée qui revient à sa place me trouve bien ennuyé. Que dois-je faire à présent ? Livré à moi-même dans ce monde inconnu, à peine initié au dédale de l’entreprise, il me faut rejoindre ce qui sera ma place, que je pose mon derrière sur ma chaise, que j’allume mon ordinateur, qui tentera de me façonne à son image, avec fond d’écran bleu et son logo windaube. Je mettrai la barre des tâches en haut, comme sur mon mac, et aussi je mettrai d’autres fonds d’écran, juste pour montrer à la machine que je ne compte pas me laisser avoir, qu’elle me continuera, et qu’elle ne cherche pas à inverser les rôles, cette pute. Non mais ! Bon, pour l’instant, je n’ai pas de quoi prouver que je ne me laisserai pas bouffer, je n’ai pas de poste, pas de petit repose-pieds, pas de chaise avec les roulettes et le dossier réglable, pas de table légèrement inclinée avec clavier ergonomique, le p’tit rat avec roue intégrée qui va bien et l’écran plat avec le petit filtre pour pas avoir les yeux trop vite abîmés. Et pis aussi la lampe, celle qu’on peut en faire plein de choses sauf s’asseoir dessus, et les volets sur les vitres pour arrêter les rayons trop directs du soleil du matin, et le thermostat pour la maîtrise duquel tout le monde se bat à cause qu’il fait trop chaud ou trop froid, ou qu’y a trop d’air soufflé. Le petit univers qui entoure la tour à nos pieds.

« Vous semblez perdu »
Ouais, tu l’as dit.
- Pardon ?
- Je disais, vous semblez perdu ? Vous êtes nouveau ?
- Oui, je sors de chez monsieur, euh, du bureau du RH.
- Et on vous a laissé seul ensuite ? Ça ne m’étonne qu’à moitié, l’accueil ici est parfois détestable.
- Oh !
- Je suis Stéphanie, déléguée syndical CFDT.
Elle est brune, ne pas oublier, brune. Je me présente.
- On se tutoie ? Et tu as été embauché sur quel poste ?
- Euh, oui. Je dois lire des journaux et regrouper des informations pour les Etudes.
- Donc tu es au quatrième. Arrivé au quatrième, tu vas à droite, tu ouvres la porte, puis à gauche au fond de la salle, il y a le bureau de la personne qui s’occupe du service, et là tu te présentes.
- Merci. Et vous ? Enfin, toi tu bosses à cet étage ?
- Non, bien sûr que non, je suis dans le service audiovisuel, je tape les textes qui passent à la radio et à la télé, je sors d’une réunion avec le chef RH. On va faire un bout de chemin ensemble alors.
- Allons-y.

On rejoue le sketch de l’ascenseur, mais cette fois-ci il débarque beaucoup plus vite. Les deux étages sont avalés en quelques secondes, juste le temps d’échanger deux-trois regards un peu gênés, et puis on se salue, chacun prenant sa direction, elle à gauche, moi à droite. Au tournant du couloir, je jette un dernier coup d’œil sur la forme qui s’éloigne, elle comblait l’embrasure de la porte, elle venait, d’un geste rapide et précis, en ouvrir juste assez pour quitter ce couloir et rejoindre sa place. La force de l’habitude me souviens-je avoir pensé. A mon tour d’affronter la porte d’entrée de mon service. L’ouvrirai-je aussi bien ? Une fois devant, je suis resté vraiment con. Je n’avais pas le souvenir d’une porte aussi complexe. Elle n’avait pas de poignée, de poignée autonome, c’était un système d’ouverture électro-magnétique avec une diode devant laquelle il fallait, je présumai, passer une carte, avec une puce, afin de couper le courant qui tenait tout ça ensemble. Nul n’entre ici s’il n’a sa puce, pourtant tout à l’heure… Peut-être était-ce déjà ouvert ? Ou mal fermé ? Je pris un peu de recul, histoire d’avoir sous les yeux la totalité du problème clairement devant moi. Porte, diode et sonnette. C’était la clé d’accès qui me manquait. Il suffisait de sonner. Alors j’indexe.

« Héhé ! Encore une carte oubliée ? J’en ai marre de faire le portier de cette boîte ! »
Je bonjoure puis m’excuse de la gêne occasionnée et dans la foulée je demande pourquoi tout à l’heure je n’avais pas eu besoin de sonner. Je suis fixé par un œil pas jouasse, une fissure cise juste en dessous me lance. « Pasque jusqu’à neuve heures trente c’est pas fermé. » J’avais le fin mot de l’histoire, il était neuve heures trente cinq. Je remercie ingénument et marche au large. Je pénètre dans l’Opène Spayce. Quelques têtes au même instant marquent un léger mouvement, comme quelques coquelicots perdus au bord de l’autoroute soufflés par le passage d’un camion, je me sens réellement étranger à ce monde. Je lâche un soupir et me dirige vers le fond de la salle. Les coquelicots me saluent d’une Ola digne d’un Guingamp/Louhans-Cuiseaux au Parc des Sports de Bram un soir pluvieux de seixième de finale de Coupe de France. C’est pathétique, je ne sens pas de curiosité, juste une habitude, un réflexe. Combien de fois ce spectacle a-t-il été joué ces derniers jours ? Le combientième suis-je à effectuer pour la première fois ce trajet, à cette heure de la matinée ? Une fois la pièce traversée, je me retourne, tout est calme, et je reste planté là. Je regarde tout le monde. Entre moi et eux, il y a un géosynclinal d’heures de labeur, d’habitudes, d’intra-relations. Je vais devoir faire tout ce trajet à pied pour les rejoindre. Je rentre dans un marais, ça fermente au fond, avec des trucs qui remontent. Ça fait partie du boulot, mais y’avait rien de ça sur mon contrat. Ça, ça sera entre moi et eux. Jusqu’au nous.

10.4.07

Tu vas pas le croire !

« Ouais ! C’est ouvert. Entre. »
Ben, je m’exécute. Je baisse la poignée, je pousse la porte, mais ça ne marche pas, alors je tire la porte, et elle s’ouvre. Mon geste est un peu trop vif, mon pied bloque la porte, la rencontre est violente, on peut le dire, donc la porte marque un petit retour qui me fait lâcher la poignée. Je rattrape le coup in extremis, refais le même mouvement de traction mais cette fois-ci sans que mon pied n’intervienne. J’achève mon geste avec une certaine noblesse, et entre d’un pas décidé dans le bureau enfumé de mon nouveau taulier. Il est surpris. Il ne semblait pas s’attendre à mézigue sous ses yeux. Je lui souris, lui non, je vais pour lui parler, mais lui déguaine plus vite « Qui vous z’êtes ? » Je me présente, son rencard de 09h00, une embauche, un nouveau, un impétrant, tout frais après des mois de chomedu, prêt à l’ouvrage, deux doigts sur la couture, bref un salarié exemplaire, modèle, bien sous tous les rapports, et surtout présent. Il m’invite à occuper une chaise cise en face de lui, et il lâche enfin un sourire.

« Je vous avais oublié »
Pas d’problème, c’est normal, beaucoup de boulot, j’comprends, ça m’va, pas d’lézard, tout baigne, tip top, d’la balle, cool. Ça met tout de même dans une certaine ambiance. Certainement que ces gens-là doivent user pas mal de salariés, ou bien, ou bien ils sont en période de recrutement. Ce qui explique ma présence ici, puisque après une dizaine de mois d’envois de CV un peu partout dans Paris, ce boulot est le premier à se présenter sous la forme concrète d’un contrat. Ils embauchent massivement, ils raclent les fonds de l’ANPE, et rameutent tout ce qui a bac + beaucoup, qu’est pas cher et qui sait manier la langue de Delerm. Je prends siège et m’apprête à l’écouter.

« J’ai deux trois choses à faire, ensuite je suis à vous »
Bien, bien. Très bien, allez-y, prenez votre temps, de toute manière je suis là jusqu’à 17h00, donc j’ai vraiment tout mon temps. Voilà, voilà. Je vais vous décrire tout ça, puisque j’y suis. Le bureau, il est un peu en bordel, mais c’est encore potable, y’a sa bécane qui prend une belle place, un joli écran plat mais placé de telle sorte qu’assis face à mon boss, impossible de voir ce qu’il y a dessus, il a même pris la peine de le décaler encore un peu pour que je ne puisse pas y jeter un œil. Il est prudent, ou parano. Qu’est-ce que j’en ai à branler de son écran après tout ! Pour lui c’est important. Soit. Le gars maintenant. Pas folichon, grosse tête, putain de voix grave, la bouche un peu tombante surtout côté gauche, des dents détruites par la nicotine et le goudron, des petits yeux avec une petite broussaille au-dessus et surtout, une touffe de poil qui a réussi à échapper à son rasage approximatif du matin. C’est pas un habitué de la chose donc, je dirai, au bas mot un rasage tous les quatre à cinq jours. Ou alors c’est que ses poils poussent vite. Parce qu’en haut du torse, s’échappant de sa chemise simili blanc, y’a une touffe qui sort et qui semble…

« Donc, bienvenu chez ASP Etudes ! »
Arf, c’est con y’avait encore à causer sur le gars. Pas grave, j’y reviendrai plus tard. Il me débite son discours sur la boîte, un peu d’histoire, que c’est une boîte qui a acheté d’autres boîtes, que ça se développe comme ça, y’a des synergies, et aussi des retours sur investissement et encore aussi des développements croisés et tout et tout. Bon, pas intéressant ça. Il m’explique le nom de l’entreprise : April Société et Partenaires que ça veut dire. C’est anglo-franco-germain et c’est le nouveau leader des Etudes en Europe. Ils regroupent des infos pour un peu tout le monde, entreprises, partis politiques, journaux et aussi particuliers. Puis après ils analysent, ils ont des outils qui mesurent les bruits et des choses de ce genre. Costaud. Sympa. Il dérive ensuite un peu sur le secteur, pourquoi ils sont leaders, puis l’esprit de l’entreprise, sa philosophie, son éthique, comment elle considère ses salariés, etc. Rien qu’avec ça, je pourrais écrire un bouquin de 200 pages, donc j’ai fait court.

« On va faire un tour ! »
La découverte des services, des étages et des gens. Il a dit « gens » pour « salariés », peut-être une étourderie de sa part. Je me permets de lui en faire la remarque. Il m’explique que c’est passé dans le vocabulaire courant, que c’est comme ça. Premier tour à l’étage, un vaste opène spayce (avec l’accent s’il vous plaît) avec des ordinateurs et des « gens » au bout, chacun un peu courbé sur des tables un peu trop basses, grosses lumières sur les claviers, et des journaux partout. De grosses armoires chargées de dossiers de plusieurs couleurs. Il m’dit « Service de lecture », c’est de là que partent les infos. Au fond une salle de pause, non fumeur. On prend le couloir que j’ai traversé tout à l’heure et il ouvre une porte « Service média », des « gens » tout pareil que tout à l’heure mais ils ont des écouteurs, ils tapent sur leurs claviers, il y fait chaud et personne ne cause. On prend l’escalier, on descend au troisième. « Service des études ». Pas d’opène spayce ici, des petits bureaux fermés, y’a pas de « gens » ici, mais des chargés de dossiers, c’est eux qui étudient ce que les autres lisent, écoutent et voient. Un peu une élite ? « C’est ça, l’élite de l’entreprise ». L’étage est vaste, y’a aussi des salles de réunion, mais c’est pas un truc à visiter. On descend au second, service commercial et direction générale. Le top du must. On croise un grand gars tout sourire qui tape sur l’épaule en disant bonjour, c’est le directeur commercial. Un grand bureau, c’est celui du directeur général qui a donné son nom à l’étage, et un autre bureau plus petit, le RH.

« Je vous laisse entre ses mains expertes. A plus tard ! »
A plus tard ! C’est le moment de signer mon contrat. Parler un peu gros sous, horaires et tout le tintamarre. On en avait déjà un peu causé, en gros, des fourchettes, il fallait que tout ça soit confirmé par le directeur de la production. On allait voir ce qu’on allait voir. J’avais déjà croisé ce gars lors de mon premier et seul précédent rendez-vous avec la boîte de recrutement. Il avait l’air un peu tristoune, pas trop à sa place au milieu de toutes ces jeunes filles. Mais là, dans son bureau, il était resplendissant. Son cagibi était le parfait prolongement de son petit corps fade, il l’habillait impeccablement, la moquette semblait sortir de ses pieds, le bureau être une excroissance fabuleuse de son sexe, son clavier était ses mains et son écran ses yeux. Et sa lampe de bureau verdâtre lui faisait un genre d’accroche-cœur. Seule la chaise avec coussinet intégré était étrangère à cet univers, elle montrait son dossier à une large étagère, seul horizon que ce petit bout d’homme se permettait d’admirer. Il m’invita à m’asseoir d’un regard inadjectivable. Ce que je fis, avec élégance, faut pas déconner.

CDI, 35 heures, 1700 brut, 6h – 14h, avec une heure de pauses cumulées, panier repas, pas de chèques repas, un restaurant d’entreprise est à disposition, interdiction de fumer dans les locaux, pas d’autres contrats autorisés avec d’autres entreprises, possibilité de modifier les horaires suivant les nécessités de l’entreprise, possibilité de changer de lieu de travail suivant les nécessités de l’entreprise. Des questions ? Signez ici, et ici, et là et paraphez.

1.4.07

Lost in transit

Wa putain ! C’est laid, ça pue, c’est bondé, c’est crade, c’est donc ça La Défense ! On m’avait dit que ses gratouilles-ciel étaient des prouesses techniques, architecturales, un lieu d’étude urbanistique, un lieu qui réinventait la sociabilité, que son esplanade avait été intégrée dans une perspective parisienne, ben mon n’veu, on n’est pas rendu ! J’devine un chouille à quoi ça ressemble l’extérieur rien qu’à voir ce qu’elle a dans le ventre, La Défense. C’est un hall, avec des gens qui se croisent sans jamais se toucher, avec des enseignes hideuses, et un bruit insupportable. Ceausescu aurait kiffé grave, sûr, que des angles droits, des lignes parallèles, le tout bien haut de plafond, avec des manières de boyaux à emprunter dès que tu veux te tirer de là. Un univers concentrationnaire avec des contrôleurs et des flics, et quelques militaires pour réguler tout ça. Je suis content que ce lieu fasse désormais partie de mon quotidien, ça me rappellera l’importance de tout le reste, et que nous sommes bien peu de choses en comparaison. Eh oui ma bon’ dam’ !

J’avise un lieu qui ressemble à une sortie, j’y mène mes pas. C’est bordé d’un megastore culturel et de petites boutiques de fringues, c’est par là, me dis-je, me remémorant le long speech de l’aide de camp de mon patron, et prenez bien par là, c’est plus rapide. Je slalome, pousse une porte et m’arrête devant une pâtisserie réduite à son expression minimale, un autel où sont entreposés les créations locales, une caisse, un comptoir et une beurette au-delà. Y’a la queue, mais j’ai encore le temps. Je compte ma monnaie, et constatant que j’en ai de reste, je commence à discuter mon choix. J’hésite, à cette heure-ci c’est pain choco ou croissant, comme le pain choco est plus divertissant à bouffer, et que j’aime pas les croissants, le choix n’est pas trop compliqué. Pas de liberté, c’est plus efficace, z’ont tout compris ces gens-là. Quand vient mon tour j’annonce, on me sert un bout de pâte imbibée de beurre, je souris à la bonne blague et reprend ma route. Mimine la beurette. Je monte l’escalator, arrive au -1, comprenne qui pourra. Un bel espace qui sent le désinfectant avec fringues à volonté, puis nouvel escalator et nouvel espace tout pareil. C’est le déjà-vu perpétuel dans le coin, faut pas louper le numéro de l’étage, j’avais déjà connu ça aux Halles, mais en plus sale. Ici au moins ça pue le propre.

Je dois être à l’étage dit zéro, c’est par là que se fait la sortie définitive, elle m’avait dit au bout du couloir, tourner à la sortie Général machin, De Gaulle certainement. Le couloir se rétrécit rapidement, forme un sphincter qui répand ses flux dans une salle d’attente parsemée de bancs mous. Quelques travailleurs dépenaillés sont affalés là, ils semblent réfléchir à leur condition, mais d’un peu plus près, on remarque leurs yeux clos. Une sieste avant de prendre leur deuxième boulot de la journée. Ils sont poisseux et tristes, ce sont de bons ouvriers, durs à la tâche qui travaillent dans l’espoir de ne pas laisser creuver leur famille. Ça te fout dans l’ambiance. Un jour je serai comme eux, peut-être. Mais pour l’instant, je m’en branle, j’ai pas de famille à nourrir, il me faut de quoi payer mes sorties, ma binouze et le reste à l’avenant. J’en crèverai de finir comme eux, surtout ne pas fonder de famille, surtout pas de famille, surtout pas. Je ferme les yeux et me repète ça, putain pas de famille, j’en crèverai. Puis la sortie, annoncée par un gazouilli d’oiseaux morts, électriques, trop bien, le gars qui s’est installé près des hauts-parleurs a des yeux rouges, je compatis, petit échange de regards mais il peut pas le soutenir ça, le gars au comptoir, oubliez moi ! me fait sa calvitie, trace ta route, et laisse-moi en paix.

Je passe les lourdes portes verreuses, ben quoi c’est pas comme ça qu’on parle des portes vitrées ? et pose un pied dans un abris bordé de murs gris qui laisse entrevoir au fond les premiers rayons de soleil dont je profiterai en direct-live. Un mendiant me fait un large sourire en montrant sa casquette, je lui rend son sourire au plus vite et taille. Gloire à toi astre solaire ! Juste un rayon de ta part me réchauffe l’âme et le corps. Je ralentis ma marche pour profiter le plus longtemps possible de ce moment béni. Au bord des premières ombres, je m’arrête et tourne mon visage vers le soleil. Un soupir. Plein de choses me reviennent en ce court instant, tous mes souvenirs de bitures, mes prélassements, mon farniente, ça paraît plus loin tout à coup quand on en appelle à ses souvenirs, ça fait vieux tout de suite. Pourtant hier encore. Mais je dois en convenir, hier est mort ce matin quand j’ai commencé ma descente. Au diable les varices, des hiers y’en aura plein demain.

Et je reprends. Deux immeubles me proposent un passage vers un belvedère urbain de toute bÔtée, ils m’épaulent quand me vient un choc esthétique, une tour à gauche surplombée d’une publicité pour une marque de téléviseurs, un pont sur lequel passe un échangeur d’autoroute un peu au dessus de moi, une angle mort sur ma droite où s’entassent des restes de nature et au fond une route quasi nationale, un espace verdâtre et un toboggan rosacé qui glisse une foule piétonnière vers une bouche sans fond. Je dois pénétrer dans cette bouche dont l’orifice final est bordé par l’immeuble dans lequel je passerai au bas mot huit heures par jour. Et là, je dois avouer, j’ai eu comme un souffle au cœur. Jusqu’alors c’était juste assez trop, à présent ça déborde, je rêve d’une bière mais je me dis que je ne peux pas le premier jour refouler l’Amstel sans susciter chez mes interlocuteurs une sourde critique. Fi donc ! J’y vais.

Je traverse une route, monte sur le toboggan et zou ! en moins de deux j’en suis sorti et me retrouve au pied de l’énorme hémorroïde qui accueille depuis plus de dix ans ASP Etudes pour laquelle je vais bosser au moins aujourd’hui. Après, on verra. Un tourniquet fait office de porte, je le pousse, mais il semble bloqué, je force un peu, lève la tête et remarque que le gardien derrière le comptoir d’accueil m’invite à passer par une des portes qui bordent ce pourtant si amusant tourniquet. J’obtempère et le questionne du regard. Il me dit, « question de sécurité, y’a eu des agressions, n’importe qui peut passer par là. » Peut-être ai-je mal compris ses dires, ou le fin mot de l’histoire m’échappe, mais indiquant la porte que je viens de passer je lui fait remarquer que cela revenait au même, sauf que c’était moins ludique. Il se renfrogne et m’invite à me présenter. Je me décline à l’impératif qui m’invite à monter au quatrième, droite, ouvrir porte, droite puis gauche et sonner. J’acte.

L’ascenseur se fait attendre, quelques salariés fûtés arrivent par l’entrée arrière de l’immeuble, je salue leur ingéniosité et me décale légèrement afin que tous nous ayons une bonne vision de l’ascenseur à son ouverture. Il tarde. Un salarié se dirige vers une porte non loin de là et monte des escaliers. Il devait être pressé. Nous sommes cinq, tendus vers cette porte métallique, prêts à nous engouffrer. Mais toujours rien. Un pfff ! à ma gauche, et nous voilà six. Je soupire à mon tour, un commentaire fuse « C’est tous les jours la même chose » Pertinent, très pertinent. Enfin nous voici délivrés de cette attente, nous appuyons chacun sur le bouton de notre étage, même quand celui-ci est déjà allumé, un malin demande une fermeture plus rapide. « Encore cassé. » Puis notre Schindler se met en branle. Une personne au premier, deux au deuxième, une au troisième et moi au quatrième, le reste ne me concerne plus. Je suis le chemin que l’on m’a indiqué, ouvre une porte entre deux couloirs et arrive enfin au but de mon éveil matinal, le bureau du boss. Je frappe et une voix dit « Merde, mes clopes ! »

C’est bien triste par ici !

Ça faisait une paye que je ne m’étais pas tapé un long trajet dans les intestins de Paris. J’avais même pas de carte, et quand j’ai demandé au guichet de me refiler une poignée de tickets, je me suis senti un peu étranger à ce monde. Qui achète encore ses tickets de métro ? Tout le monde à une carte, une carte souvent électronique qui oblige les usagers à lever leurs lourdes sacoches de travail pour passer les tourniquets. Pauvres usagers, si fringants à l’aller, leurs haleines chlorophylées, leurs parfums vaporisés de frais, leurs habits bien repassés, leurs cheveux peignés, ils seront au retour plus ternes, ils sentiront moins bon, leurs habits seront froissés, leurs cheveux en bataille et leurs haleines seront détestables. Ils auront été oblitérés par leur journée. Comme je le serai moi-même. Mais pour moi, c’est une première journée, je ne tournerai pas si vite à l’aigre, j’ai encore en moi ce souffle, ce plaisir de la découverte, quel chemin prendre ? Vers quelle partie de la rame me diriger pour aller plus vite vers l’autre rame, de l’autre ligne, et dans celle-ci dois-je plutôt me diriger vers la tête, ou la queue pour sortir plus vite ? Vais-je prendre les escalators, vais-je marcher dans les escalators ? Tous ces petits détails qu’on oublie quand on est depuis longtemps dans le tunnel. C’est un jeu pour moi le métro en ce premier jour, un genre de découverte, quelque chose d’excitant. J’exagère un peu, mais vous voyez l’idée ?

Alors j’oblitère, je passe le ziguigui, je zyeute la ligne, la deux direction Porte machin, et je changerai à l’Etoile et pis ce sera La Défense. Quel bonheur ! J’arrive sur le quai déjà bien plein, me fraie un passage, et choisis le centre du train, la rame du milieu, un coin peu usité donc qui ne doit correspondre à aucune sortie sur le trajet. J’apprends après tout. Le train s’arrête et vomit quelques passagers, pas grand-monde, pourtant ça bosse pas mal dans mon coin, y’a des magasins, quelques bureaux, peut-être que tous ces braves travailleurs habitent dans le coin, à deux pas de leur turbin. Un quartier bien équilibré en d’autres mots. C’est bien, je sais pas pourquoi, mais je trouve ça bien. Je monte à mon tour dans le ver, me coince sur un bout de terrain entre une jeune demoiselle pimpante et sentant n’importe quoi de Cartier et deux travailleurs lambda tout ce qu’il faut, habillés tristes mais rasés de près. Je suis gêné par cette promiscuité prélaborieuse, j’angoisse de ce que peuvent dire tous ces gens autour de moi, de ma gueule, de mes habits, de mon parfum, bref de ma mise générale. Alors je regarde par terre, imitant les mimiques lointaines des quidams alentour. Il me faut un de ces petits lecteurs de musique que tout le monde semble posséder, me dis-je, ce doit être bien agréable dans une telle atmosphère d’avoir avec soi les sons de sa vie domestique, là, dans le fond de l’oreille. Et puis aussi un livre, histoire de monter ma bulle en dur, comme tout le monde.

Encore un, deux arrêts et je change de train. Entre-temps, quelques passagers ont été remplacés sans que cela ne bouleverse le dense agglomérat que nous formons malgré nous. Je pourrais vous parler de la vieille dame qui a tenté de grimper dans ma rame mais qui a dû y renoncer faute de place, je pourrais vous parler de cette dame avec sa poussette et ses deux enfants qui a exprimé son mécontement à ce jeune homme bien triste qui aurait dû se lever et lui laisser son siège, je pourrais vous parler du charclo qui insulait copieusement les voyageurs en transit sur le quai précédent, je pourrais vous parler de ce jeune beur et de sa trop grosse valise que beaucoup de passagers ont regardé avec méfiance pensant certainement qu’elle cachait une bombe, je pourrais vous parler aussi de cette petite fille adorable qui commentait les mines des voyageurs à sa maman qui virait vermillon, je pourrais vous parler de milliers de détails qui me sont arrivés sur la gueule en quelques minutes, mais bon, j’ai un peu la flemme et je ne m’en sens pas trop le courage.

Etoile. Descente générale, tout le monde se presse, tout le monde court vers l’avant du train et vers le centre du quai pour prendre soit la ligne de la Défense, soit le RER je sais plus combien. Alors je suis, je prends le pli général et je me dépêche, ce qui est fondamentalement con de ma part, je sais pertinemment qu’il y a une rame toutes les deux minutes, si je rate celle que je pourrrais prendre en me dépêchant, éh bien deux minutes après sa petites sœur débarque. Mais je ne veux pas me distinguer, j’ai gagné ma place dans la cohue, je me dois de tenir mon rang, alors je cours presque. Et malencontreusement, je bouscule quelqu’un.

- Faites attention enfin ! Ces gens sont d’une malpolitesse, et à quoi ça vous sert de courir comme ça, des trains, il y en a plein.
- Excusez-moi, dis-je clairement. Ma voix était sereine, je n’éprouvais aucun trac à parler simplement avec ce brave monsieur.
- C’est vrai, tous ces gens qui se précipitent…

Il entama un monologue, pestant contre « tous ces gens » tout en marchant d’un pas relativement rapide, mais pas assez pour ne pas causer de bouchon derrière lui. Je préférai faire une légère halte et reprendre mes esprits, non ! Je ne suis pas comme eux, non ! C’est mon premier jour, j’ai tout mon temps, je suis en avance, je n’ai pas à me laisser guider par cette foule de journaliers, je vais continuer à mon rythme et je préfère être bousculé que bousculeur et pester moi aussi contre « tous ces gens », parce que merde ! C’est vrai, quoi. Non ? Oh ! Donc je prends mon rythme, tranquille, je regarde les affiches, les publicités, devant le panneau des arrêts de la ligne une vers la défense je fais une halte, je relève le nom de toutes les stations, je les compte, je fais le touriste, ce que je suis en fait, c’est la première fois que je fais ce trajet, je pourrais presque prendre des photos et m’extasier un peu devant le génie des ingénieurs de la RATP qui ont pensé ce dédale, ces stations, ces sorties, et fermant quelques secondes mes yeux, je leur rend hommage. En bas des escaliers qui mènent sur le quai du métro, je suis rattrapé par les passagers du train de la ligne deux qui suivait celui que j’ai quitté. Effectivement, ça pousse au cul ce rythme, il faudrait que je m’y mette, avec moins de passion que la plupart des gens mais avec un certain entrain.

J’arrive sur le quai, le train aussi, surarchibondé. Les boules in petto-je. Je tente d’entrer, ça marche, les présents font de la place aux nouveaux, j’arrive à m’agripper aux barres verticales qui semblent constituer l’armature de la rame, de la longue rame même, une seule rame, avec accordéons en guise de séparateurs. C’est beau. Puis ça démarre. Ça cahote, et puis un vent nous traverse tous, une seule rame, ça fait beaucoup plus de place pour les courants d’air, je lève le pif et profite de ce vent parfumé. Tant d’espace ça détend, et ce malgré la superbe promiscuité du lieu. Stations après stations la population change légèrement, des détails le plus souvent, parce que tout le monde veut aller absolument à La Défense. La Défense c’est là qu’il faut être à cette heure de la matinée, c’est là que tout le monde doit se montrer pour être comme tout le monde, et tout le monde s’est passé le mot. Et je ne sais par quel miracle ce mot m’est venu aux oreilles, peut-être suis-je un inspiré, peut-être une voix divine m’est-elle entrée par les canaux auditifs. En tout cas, je suis la bonne voie. First will take Etoile then will take La Défense. Mais attention, il y a deux arrêts La Défense, le mien est le second, celui qui amène sous l’Arche, aux Quatre temps et au CNIT. Une voix nous invite à nous tirer de là et remonter à la surface, ce que je m’empresse de faire. Je suis en tête de rame, une sortie s’offre grâcieusement à moi, j’y cours presque, ce lieu me suffoque, en haut de l’escalator enfin les machinchoses qu’il faut passer et là, je ne suis plus dans les intestins de Paris mais dans son estomac.